Telep, le cheminot maestro. Portrait d’un contrôleur de train lyonnais.

Telep a endossé le gilet de la SNCF il y a cinq ans. Chaque semaine, il met de côté sa vie privée pour assurer le service du train à des horaires souvent très décalés. Agressivité, incivilité et manque de respect font partie de son lot quotidien. La musique est son refuge.

Lyon-Grenoble. 21 h 30. La rame de train est quasi déserte ce mardi soir. Seul le frottement du train sur les rails comble le silence. Telep traverse les allées. Pour le grand public, c’est le « contrôleur », mais sur son contrat de travail il est « agent du service commercial des trains » (ASCT). La voix enregistrée de Simone – la voix de la SNCF – annonce l’arrivée en gare de Grenoble.

Telep jette un coup d’œil au programme de cinéma sur son smartphone. Il reste dans la capitale des Alpes pour la nuit, avant de reprendre son service le lendemain dès 6 h 30. Habitant de la région lyonnaise, le trentenaire doit passer plusieurs nuits par semaine dans les villes où il travaille. « Je me force à ne pas rester dans mon hôtel quand j’arrive », explique-t-il. Première étape, trouver un endroit qui sert rapidement à manger.


Son sourire comme bouclier

Telep a endossé le gilet sans manches il y a cinq ans « un peu par hasard ». Avant, il était commercial. A force de prendre le train, il s’est dit pourquoi pas. « Un contrôleur noir, c’est plutôt rare, plaisante-t-il. Certains mettent du temps à comprendre que je suis de la SNCF. » Les traits doux, les yeux pétillants, Telep a la joie communicative. Il dit toujours bonjour aux passagers avec le sourire. « Certains ne s’y attendent pas. Quand les gens sont déjà tendus, le mieux c’est d’être détendu, analyse-t-il. Il y a des lignes pires que d’autres. Par exemple, entre Lyon et Villefranche les gens sont très stressés. Vers Bourg-en-Bresse, c’est l’inverse. »

« Si ça devenait privé, ils paieraient beaucoup plus cher »

Une maxime qu’il applique en toute circonstance. Même si un voyageur s’énerve contre lui quand son train est en retard. « Nous sommes les seuls interfaces humaines entre eux et la SNCF, donc on est forcément les coupables. Certains usagers nous prennent vraiment pour leurs défouloirs. » Telep pense à ceux qui se plaignent de la compagnie publique. « Les gens ne se rendent pas compte que si ça devenait privé, ils paieraient beaucoup plus cher.« 

Telep est aussi auteur-compositeur-interprète dans le groupe « Telep and the Telepathiks ». 

En décalage horaire permanent

« Quel jour on est aujourd’hui ? » Telep en rigole, mais certains matins il a vraiment des doutes. En général, il bosse trois ou quatre jours entrecoupés de deux jours de repos avant de reprendre sur le même rythme. Il a demandé à ne pas couvrir toute la France, mais seulement le quart sud-est. Grenoble, Gap, Marseille, Nice sont ses autres maisons. Demain, il fera trois fois l’aller-retour Grenoble-Lyon dans la journée, avant ses deux jours de repos.

Ses horaires sont bien plus variables. « Parfois, je commence à 4 h du matin, certaines fois à 17 h. Parfois, je ne travaille que 3 h 30 par jour, d’autres fois 10 h. J’ai tout le temps l’impression d’être en décalage horaire. » Il est informé six mois à l’avance de son planning, mais il reste quand même en décalage permanent avec sa famille. Cette semaine, c’est la rentrée scolaire de sa fille qu’il a loupée. Impossible aussi de s’inscrire à des activités régulières. Le salaire ? Une moindre compensation de ce rythme où il faut faire preuve d’une flexibilité sans failles.

« Il n’y a pas de directive pour qu’on remette le plus de PV »

Contrôler les billets. C’est la fonction la plus évidente du contrôleur de train. Mais aussi la plus difficile à mettre en œuvre. « Enormément de gens essayent, et souvent parviennent, à truander ! » s’exclame Telep, le regard lucide. « Pour leur faire payer une amende, on a besoin d’un papier d’identité. La plupart du temps, ils font semblant de ne pas l’avoir sur eux. »

Le cheminot est assermenté pour constater les infractions au code de la police des transports. Souvent il est obligé de remettre des procès-verbaux. « Il n y a pas de directive pour qu’on remette le plus de PV. Le salaire n’est pas fonction du nombre de régularisations effectuées », précise-t-il.

« Vous n’avez pas le droit de m’insulter ! »

Les provocations ? Elles sont quotidiennes sur certaines lignes. « Vous n’avez pas le droit de m’insulter ! » entend-il souvent alors qu’il explique calmement la procédure au fraudeur. Telep tente de trouver une raison à cette agressivité : « Ils se sentent probablement humiliés d’être redressés en public. La dignité en prend un coup. Résister est peut-être une manière de ne pas perdre la face. » Il admire ses homologues féminins et leur force d’esprit.

 

 

A l’écoute de tous…

Une fois les billets contrôlés, Telep ne s’avachit pas dans un fauteuil en attendant la prochaine gare. « Il faut tout le temps être attentif », conclut-il. « Je fais régulièrement enlever les sacs à main des voyageurs assis pour libérer des sièges aux gens debout. Certaines choses devraient être naturelles… »

Dans certaines lignes « du Sud », il passe son temps à demander aux gens de ramasser leurs déchets. Quand Telep prend le train pour ses déplacements privés, le métier lui revient inconsciemment. Voir les autres voyageurs faire preuve d’incivilité l’agace particulièrement.

En tant qu’ASCT, il doit donc s’assurer de la sécurité du matériel, mais aussi des personnes. Il traverse le train toutes les heures de bout en bout car il y a beaucoup d’attouchements. « Les trains de nuit, c’est le pire ! » Il se souvient de cette fille de 15 ans qui pleurait entourée de plusieurs hommes sur la ligne Marseille. Il les a séparés. « Sur cette ligne, on est obligé d’être deux car ça craint. Mais sinon on peut être seul pour dix wagons. » Et les choses ne devraient pas aller en s’arrangeant avec les suppressions de poste annoncées de la SNCF.

 

…et de tout

Quand il a un moment, pendant les longues traversées, il pense à sa musique. A la prochaine chanson qu’il va composer. Des rythmes lui viennent, il les gribouille entre deux wagons sur un morceau de papier. Telep écrit des poèmes et des chansons depuis qu’il est enfant, mais « depuis dix ans c’est sérieux », assure-t-il. Il n’a jamais pris de cours. Soul, gospel, hip-hop, jazz, rock… « J’écoute de tout ! ».

« La relation aux personnes est trop difficile ! »

L’autodidacte aime aussi repasser dans ses écouteurs les musiques qu’il a faites avec son groupe Telep and the Telepatiks cover. Régulièrement, il se retrouve à prendre le train pour aller donner un concert dans une ville ou orchestrer un groupe. L’occasion de réfléchir à sa situation. Telep aime son boulot de cheminot, mais il ne pense pas le faire toute sa vie. « La relation aux personnes est trop difficile », avoue-t-il. En tout cas, le maestro continuera à l’exercer avec virtuosité.

Maëlle LE DRU (texte et photo)