« C’est parfois plus difficile de travailler avec les vivants… » Entretien avec un médecin légiste à Montpellier.

Emmanuel Margueritte est médecin légiste depuis vingt ans. Il exerce actuellement à l’Institut médico-légal du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Montpellier, dans ce qu’on appelait autrefois « la morgue ». Dans le froid de la salle d’autopsie, il répond aux questions sur son métier méconnu du grand public. 

 

En quoi consiste principalement votre métier ?

« Je pratique des autopsies pour déterminer les causes de la mort, mais je passe la majeure partie de mon temps avec des vivants. Cela peut-être sous forme de consultations (environ 2500 par an) ou de visites en garde à vue (environ 3000 par an). Je suis également sollicité pour apporter mon expertise dans certains procès d’Assises. J’exerce toujours sur la demande d’une autorité judiciaire. »

 

Quand vous intervenez dans des Assises, de quoi s’agit-il ?

« 50 % des procès où je me rends sont liés à des viols. Quand une femme se déclare en être victime, je l’examine en consultation pour établir des éventuelles preuves de lésions en vue du procès. Je viens donc présenter ce diagnostic aux Assises. J’interviens aussi pour des rapports d’autopsie en cas de meurtre. »

 

Quelle est l’affaire qui vous a le plus marqué dans votre carrière ?

« C’est peut-être quand j’ai déposé dans un procès d’assises pour le meurtre d’un enfant. Il y avait une tension que je n’avais pas ressentie jusqu’alors, c’était difficile de décrire les lésions avec les parents à proximité dans la salle… L’enjeu était important car le meurtrier a été condamné à la perpétuité réelle (peine de sûreté de 30 ans). »

 

Quand il y a un décès anormal, êtes-vous le premier sur les lieux ?

« Oui, avec un photographe spécialisé et un officier de police judiciaire. Ça s’appelle la levée de corps, c’est-à-dire aller sur les lieux pour faire le premier examen sur un cadavre avant qu’il ne soit déplacé. Je peux faire une estimation sur l’heure de la mort avec une incertitude de deux à trois heures. Je peux aussi déterminer une fourchette d’âge, par exemple pour des personnes sans papiers d’identité sur elles. »

« On arrive parfois à dater le décès jusqu’à cinquante ans après »

Comment faites-vous pour déterminer l’âge et le sexe à partir d’ossements ?

« Il existe de nombreuses méthodes. A Montpellier, nous avons une collection d’ossements au CHU, appelée la « Brest bone collection ». Les deux éléments importants sont la forme du crâne et celle du pubis. Nous avons plus de 400 éléments représentant les deux sexes et tous les âges de la vie. Quand on nous ramène des ossements, on compare avec notre collection. Si le front est proéminent, en général, c’est un homme. Quand l’angle du pubis est large, c’est une femme. L’extrémité interne de la quatrième côte nous donne également des indications. On arrive parfois à dater le décès jusqu’à cinquante ans après, ensuite c’est plus aléatoire. »

 

Est-ce que votre métier a évolué ces dernières années ?

« Oui, tout d’abord avec les technologies. Nous faisons de plus en plus de visioconférences pour déposer devant une cour d’Assises lointaine. On se préoccupe beaucoup de la prise en charge psychologique des victimes qui viennent nous consulter. Mais aussi avec l’évolution des modes opératoires du crime comme le terrorisme… »

 

Après quel attentat terroriste êtes-vous intervenu ?

« L’année dernière nous sommes six médecins légistes du CHU à être partis à Nice le 14 juillet. Nous avons assisté les médecins légistes de l’Institut médico-légal de Nice pour l’identification des corps. Nous avons aussi conduit quelques autopsies. C’est la première fois que je voyais autant de morts. J’en garde un souvenir assez douloureux. »

« Une autopsie dure entre deux et quatre heures »

Combien d’autopsies réalisez-vous par an ?

« Environ 700, mais nous sommes douze médecins-légistes. Le CHU de Montpellier représente l’un des trois Instituts médico-légaux de la région Occitanie. Une autopsie dure entre deux et quatre heures. On en fait en général quatre par jour. Sur les 600 000 morts par an en France, environ 10 000 sont réalisées. »

 

Comment conduisez-vous une autopsie ?

« Pour commencer, j’inspecte le corps pour voir les lésions, puis j’incise pour ouvrir toute la paroi thoracique. Ensuite, je coupe le thorax avec un gros sécateur et je sors les organes un par un. Je les lave dans une bassine d’eau, puis j’en prélève certains pour qu’ils soient observés au microscope. Depuis 2011, on réalise des scanners systématiquement avant l’autopsie pour les crimes et les gros traumatismes. Je peux aussi prendre le liquide de l’œil pour faire des analyses toxicologiques. »

 

Que faites-vous de ces prélèvements et des organes après l’autopsie ?

« Nous stockons les organes dans du formol et les tubes de prélèvements dans des cartons dans une salle de la morgue. Nous les gardons plus ou moins longtemps jusqu’à ordre de destruction du procureur, en lien avec les affaires en cours. »

 

Avez-vous une vision de la mort différente de celle de la société ?

« Peut-être. Ce qui est sûr, c’est que je n’en ai pas une vision idéaliste. J’ai une vision très matérielle de la dégradation d’un corps. Je vois son aspect très technique. »

« Je vois un peu plus de morts que la moyenne des gens »

Cet aspect technique, c’est ce qui vous permet de garder une certaine distance ?

« Oui, je me raccroche à ça. Je vois un peu plus de morts que la moyenne des gens alors il faut se prémunir. Surtout quand ce sont des personnes que je connaissais que je retrouve sur la table d’autopsie. Paradoxalement, c’est parfois plus difficile de travailler avec les vivants, qui ont des émotions… Les morts ne parlent pas. »

 

Est-ce l’odeur de la mort, le plus difficile dans votre travail ?

« Non, ça on s’y fait. J’ai pris l’habitude de respirer par la bouche. Le plus dur, c’est d’être de garde et de devoir se lever en pleine nuit pour aller faire une levée de corps alors que je dors profondément. »

 

Pourquoi avez-vous choisi ce métier si particulier ?

« J’aimais le contact avec la police. J’aimais aussi beaucoup regarder les verdicts et je m’intéressais au milieu de la justice. Je m’y suis dirigé naturellement. »

 

La médecine légale attire-t-elle encore les jeunes ?

« Oui, j’ai l’impression. Et à partir de la rentrée prochaine, elle sera une spécialité à part entière (six années de tronc commun et quatre années de spécialité). C’est une vraie reconnaissance pour notre métier. Les nouvelles générations pourront directement choisir cette voie. »

 

Propos recueillis par Maëlle LE DRU

 

Légende photo Une : Emmanuel Margueritte (au centre, en bleu marine) a participé à un « exercice attentat » à la gare de la Mogère, à Montpellier, le 28 novembre 2017, avec des médecins légistes en formation et le Procureur de la République de Montpellier (brassard orange). Photo DR.

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