Tout d’une traite. Du matin au soir avec un couple d’agriculteurs voironnais.

Yves et Séverine Collomb tiennent une exploitation de 55 vaches laitières et de 35 hectares de céréales autour de Voiron. Toute l’année, la traite rythme leur journée. Du matin au soir, ils se donnent pleinement pour leur ferme, qui ne le leur rend pas toujours.

Samedi 12 août. 6 heures du matin.

Sur les hauteurs de Voiron, la lumière de la ferme scintille au loin. Le soleil est à peine levé. Yves et Séverine Collomb, 40 ans, s’activent dans la salle de traite. Leurs vaches, les mamelles pleines, attendent patiemment devant la porte de se faire tirer le lait. « D’habitude, on commence la traite à 5 h 30, mais là c’est les ‘vacances’ », ironise Séverine. A la différence de son mari, elle n’est pas née dans une famille d’agriculteurs. Elle l’a rejoint il y a dix ans après son licenciement d’une usine de papeterie voironnaise.

Yves, lui, a commencé avec son père quand il avait vingt ans et a repris l’exploitation il y a onze ans, à la retraite de celui-ci. Montbéliardes, Prim’Holstein, Rouges des prés… Le couple s’occupe tous les jours de 55 vaches laitières de plusieurs races différentes. Les Collomb cultivent également du blé, de l’orge, du maïs, du soja et de la noix sur plus de 35 hectares répartis entre sept villages autour de Voiron.

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L’attente avant la traite matinale devant la salle.

« Allez, on entre ! », lance Yves à la première rangée de vaches. Seulement dix d’entre elles peuvent être traites à la fois. Jet d’eau en main, Séverine les attend de pied ferme. Une fois les ruminants arrivés à leur emplacement, l’agricultrice passe un coup sur leurs sabots pleins de bouse ainsi que sur leurs trayons. Pendant que leur concentration est focalisée sur les quelques grains de maïs de leur mangeoire, Yves et Séverine leur installent les griffes automatiques.

« Les odeurs, je n’en peux plus ! »

Pendant dix minutes, leur lait circule dans les tuyaux jusqu’à atteindre la cuve installée dans la pièce d’à côté. « Attention ! » s’exclame Séverine en reculant de trois pas contre la paroi d’en face et en se couvrant le visage. Une des bêtes est en train de déverser ses excréments. « Les odeurs, je n’en peux plus ! lâche l’agricultrice. Il faut vraiment être né dedans, comme Yves, pour les supporter. »

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Régulièrement au cours de la traite, les vaches déversent leurs excréments.
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Séverine leur nettoie les trayons pour éviter les impuretés dans le lait.
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Yves installe les manchons trayeurs sur les trayons de la vache.
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Certaines sont plus pleines que d’autres…
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Le lait qui sort des vaches est conduit dans cette première cuve avant d’être envoyé dans le tank à lait.
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Tous les deux jours, un transporteur vient prélever le tank à lait.
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Pendant ce temps, les petits veaux biberonnent le lait de leur mère.

7 h 40. C’est le dernier round de traite. « Allez on y va Livia ! » s’impatiente Yves, en donnant des petites tapes sur le dos de la dernière. Il connaît le prénom de ses vaches par cœur. Ainsi que toutes leurs caractéristiques. Comme Baleine, cette génisse enserrée dans une structure métallique qui va donner son lait pour la première fois. « On lui met ça autour du corps car elle peut avoir des réactions violentes quand la trayeuse lui tirera son lait. » Une vache conçoit son premier veau en moyenne entre 27 et 30 mois.

De l’autre côté de la pièce, il pointe celle prénommée Galette : « Je vais tarir celle-ci la semaine prochaine, car dans deux mois elle va mettre bas. » Comme une femme enceinte, c’est le fait de faire un petit qui lui permet de produire du lait. Les vaches des Collomb font un veau presque chaque année. Soixante jours après leur vêlage, soit elles s’accouplent naturellement avec un taureau, soit elles sont inséminées artificiellement…

« C’est moi qui met au monde les veaux »

Et là, c’est Yves lui-même qui s’en charge. « J’insère ma main dans leur vagin avec le pistolet puis j’appuie dessus pour passer le col et délivrer le sperme de taureau », raconte-t-il, naturellement. Il se fait livrer celui-ci directement à la ferme, après l’avoir minutieusement choisi dans un catalogue en fonction de la race du taureau. En plus d’être « gynécologue », l’agriculteur sert aussi de « sage-femme » : « La plupart du temps, c’est moi qui met au monde les veaux, à l’aide d’une machine. »

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Yves insémine artificiellement ses vaches à l’aide de cet outil.
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Après avoir prélevé le lait de la vache, les agriculteurs utilisent un produit qui permet aux trayons de se refermer rapidement, sans attirer d’infections.

8 heures. La première traite est terminée. Toutes les vaches sont rentrées à l’étable. En leur donnant un peu d’orge, Yves s’attarde sur l’une d’elles, en lui donnant quelques caresses sur la tête. Dans quelques semaines, elle sera envoyée à l’abattoir. Après deux ou trois vêlages, c’est en général ce qui arrive à ces bêtes.

« Je suis un peu la Brigitte Bardot de cette ferme »

Séverine ne reste jamais indifférente : « Ça me fait toujours un pincement au cœur. Je suis un peu la Brigitte Bardot de cette ferme », plaisante-t-elle. L’animal sera vendu dans les supermarchés pour en faire du steak haché. « Un steak sur deux en grande surface, c’est de la vache laitière », explique Yves. A raison de 300 kilos la bête et de 2 à 3 € le kilo de viande, l’agriculteur peut espérer tirer 800 € de la vente de celle-ci.

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A gauche, la salle de traite. A droite, le tas de fumier en premier plan ; l’étable en arrière-plan.

9 heures. La deuxième partie de la journée commence en général avec le travail des champs. Yves attelle une grande remorque à son tracteur. David, son fils de 16 ans, le rejoint. « Tiens, déjà debout ? » le tanne-t-il. D’habitude, c’est plutôt midi… » Le jeune homme vient donner un coup de main de temps en temps. Mais la carrière d’agriculteur, ce n’est pas pour lui. « Notamment à cause du rythme », explique-t-il.

Son frère aîné, qui fait un apprentissage dans la Drôme pour conduire des machines agricoles, n’est pas plus enclin à reprendre la ferme dans quelques années. Séverine analyse : « Ceux qui se lancent aujourd’hui sont souvent extérieurs au milieu. Ceux qui ont vu le quotidien de leurs parents ont souvent envie de couper… » Elle profite de quelques minutes de répit pour aller arroser son jardin potager.

Yves monte sur son tracteur et prend la route du village voisin. Grégoire, un ami de David, les rejoint en quad. L’été, il aide les Collomb de temps en temps « au lieu de ne rien faire chez lui ». Arrivés sur l’une de ses parcelles, Yves lance son ensileuse à travers les rangées de maïs qui tombent une à une. L’épi entier est broyé dans la machine et recraché par un conduit dans la remorque. « Je vais le distribuer à mes génisses pour leur faire un peu de nourriture fraîche. Elles en raffolent ! »

Yves, David et Grégoire passent le reste de la matinée à visiter chaque parcelle où il y a des génisses estampillées Collomb. A chaque fois, les animaux se précipitent sur le mélange verdâtre. Il faut dire qu’avec la sécheresse du mois d’août, il n’y a plus beaucoup d’herbe dans leurs champs.

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Les tracteurs ont une limitation de vitesse de 20km/h. Les agriculteurs sont les premiers agacés de rouler lentement.
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L’ensileuse arrache une rangée de maïs en deux minutes.

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Grégoire et David aident Yves à faire la distribution de nourriture fraîche.

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Derrière elles, l’herbe a trop séché à cause de la chaleur.

13 h 30. Après une courte pause déjeuner, Yves se rend sur d’autres parcelles où il a des noyers. Il profite du « calme » du mois d’août pour découper et tronçonner les branches mortes de ses arbres. En octobre, il sera bien content de l’avoir fait. « Lors de la récolte, je secoue les noyers avec une machine, raconte l’agriculteur. S’il y a des branches mortes, elles se coincent dans l’appareil et ça ralentit tout. »

« On arrive toujours trop tard pour les repas »

D’octobre à décembre, de la récolte au tri des noix, Yves et Séverine travaillent plus de 110 heures par semaine. Le reste de l’année, ils sont « seulement » autour de 80 heures. Mais pas sur cinq jours. Le couple travaille indifféremment en week-end et en semaine. « Nos amis nous invitent moins, voire plus du tout, car on n’arrive toujours trop tard pour les repas… » lâche Séverine, la mine triste. Le seul temps libre que s’accorde Yves c’est la chasse au gros gibier de temps en temps avec son père. Pour Séverine, un petit peu de shopping en ville.

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Yves tronçonne les branches mortes de ses noyers.

Les vacances ? Ils n’en ont pas vu la couleur depuis deux ans. « Il faut prendre un remplaçant et c’est très long de le former à la spécificité de notre ferme », explique Yves. Cette année, ils ont quand même réussi à profiter de deux week-ends Thalasso pendant que le père d’Yves prenait le relais à la ferme. Même son de cloche quand ils sont malades ou blessés. « On a des tendinites partout à force de répéter les mêmes gestes », avoue Séverine.

Le remède, ils le connaissent bien : se reposer. Mais pour l’instant, ce n’est pas dans leur agenda. Elle calcule : « En vingt ans, Yves s’est arrêté une seule fois trois jours après s’être fait traîné par une vache lors d’un comice. Il avait écopé d’une côte fêlée… » Pendant les vacances scolaires, ils envoient souvent leurs enfants chez des amis ou avec des organismes, pour qu’ils profitent, même si ce n’est pas avec eux.

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17 h 45. C’est l’heure de la traite du soir. Les vaches s’alignent docilement devant la salle. « Il faut respecter environ 10 h de latence entre deux traites, précise Yves. Les deux additionnées, une vache fournit environ 30 litres de lait. » A raison de 0,30 centimes d’euro par litre de lait vendu et d’environ 1,3 tonne de lait produit par jour, la ferme réalise un chiffre d’affaires quotidien sur le lait autour de 400 €. Avec les aides de l’Union européenne qu’ils touchent, moins les charges à payer, ils gagnent 1 000 à 1500 € net par mois chacun. Un calcul coût/investissement qui défie toutes les lois de la rationalité économique.

« C’est trop peu rémunérateur »

Ils ne comptent pas non plus sur la retraite de 700 € qu’ils toucheront dans plusieurs années. « On voudrait arrêter les vaches laitières », lâche Yves. « C’est un revenu régulier mais trop peu rémunérateur. Si seulement on pouvait vendre notre litre 0,35 €, ça ne changerait pas grand-chose pour les industriels, mais tellement pour nous… » Pourtant, les agriculteurs savent qu’ils ne peuvent pas faire les difficiles sur les débouchés. Le lait étant périssable, ils ont deux jours pour écouler leur stock.

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Toutes s’alignent pour la deuxième traite du jour. Yves allume les brumisateurs au-dessus car les vaches supportent très mal la chaleur.
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Certaines profitent de l’attente pour manger un bout…
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…d’autres pour se faire brosser l’arrière-train.

20 heures. Toutes les vaches ont donné leur dernière goutte. Yves leur installe de la paille propre pour la nuit. Les Collomb rentrent rarement chez eux avant 20 h 30. Après leur journée de boulot, ils ne font en général pas long feu devant la télé ou face à un bouquin. C’est ça de tout enchaîner d’une traite du matin au soir.

Maëlle LE DRU (photos et texte)

La main à la pâte. Une matinée avec des boulangers-pâtissiers voironnais.

Traditions, pains de campagne, croissants, pâtisseries… Dès l’ouverture, tout est déjà prêt dans la devanture. Ce reportage photo vous emmène derrière les fourneaux de la boulangerie-pâtisserie Gaudillot, à Voiron. Là où chacun met la main dans la pâte.

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6 heures du matin. La boulangerie Gaudillot ouvre ses portes, sur la place principale de Voiron. La ville est encore endormie. Quelques clients matinaux font déjà leurs provisions.
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Depuis 5 heures du matin, Nicolas, le boulanger, s’active à la cuisson. Il faut compter environ 1 h pour des gros pains, 20 minutes pour des baguettes. Tous les pains ont levé dans la nuit, il n’a plus qu’à les passer au four en arrivant.
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Dans le labo du fond, les pâtissiers sont aussi sur les lieux depuis 5 h. Un premier café et ils commencent par les viennoiseries, avec de la pâte préparée la veille. Sébastien l’étale grâce au rouleau semi-automatique.
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Christophe se lance dans les pains au chocolat. Il en vend une centaine chaque jour. La boulangerie Gaudillot fait partie de ces rares boulangeries en France à ne pas sortir ses viennoiseries du congélateur.

6 h 30. Sébastien et Christophe joignent leurs efforts pour les pains aux raisins. Ils étalent la pâte, la recouvre de crème pâtissière et y parsème les fruits secs. Il leur suffit ensuite de l’enrouler et d’en couper des morceaux.

De son côté, Loïc, le plus jeune du groupe, démarre les macarons au chocolat. Une pâtisserie qu’il vend comme des petits pains.

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7 h. Tiphanie s’occupe du glaçage de ses mousses à la framboise. La jeune femme a de la répartie face aux railleries amicales de ses collègues masculins. Derrière, Loïc prend son troisième café de la matinée.

8 heures. Nicolas prépare une nouvelle fournée avec du pain de campagne (cliquez sur les photos pour découvrir les détails de la préparation).

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Pendant ce temps, il a toujours un oeil sur la cuisson des pains. Le four a cinq étages, avec une température et des durées différentes. Une vraie gymnastique.

8 h 30. Dans le labo, Sébastien a sorti ses grands plats. Il confectionne des gâteaux à la crème citron. Les premiers rayons de soleil se reflètent dans leur robe jaune.

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Tiphanie a le coup de spatule sur les gâteaux pâtissiers à la chantilly.
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9 h. Nicolas s’attaque à une nouvelle cuisson. Juste avant de l’enfourner, il fait une entaille sur le dessus de chaque baguette pour les aérer à la cuisson. Et pour « l’esthétique ».
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10 h. C’est l’heure du salé. C’est ce que les clients vont commencer à demander dans la boutique. Sébastien saisit sa louche et badigeonne de sauce tomate les pâtes à pizza.
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De son côté, Christophe met la main dans la pâte feuilletée, pour les petits fours. Un peu de jambon, une fourchette pour faire des stries et du jaune d’oeuf pour badigeonner le tout.

Il est 11 h. Loïc s’attaque aux commandes. Aujourd’hui, une famille lui a demandé une pièce montée avec un ourson en pâte à nougat. Il dessine son patron et le découpe dans la pâte, avec précision. Pour être pâtissier, il faut être un peu artiste.

12 h. Dans la devanture, tout est bien garni. Derrière sa caisse, Mélaine n’a pas à s’inquiéter des stocks. Le boulanger et les pâtissiers peuvent commencer à nettoyer leurs plans de travail.

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A 13 h, les cinq ouvriers quittent les lieux. Ils peuvent aller se reposer pour être en forme le lendemain, à 5 h. La boulangerie, elle, a largement de quoi rester ouverte jusqu’à 20 h.

Maëlle LE DRU (photos et texte)

L’amour est dans la Pra. Sur les pas d’un couple de gardiens de refuge en montagne.

Depuis 2011, Nadine et Claude Barnier sont les gardiens du refuge de la Pra, dans le massif de Belledonne, près de Grenoble. Après une brève ouverture en mars pour la saison de ski de randonnée, ils gardent le refuge de juin à septembre en continu. Avec le charme et les contraintes de l’altitude.


Vendredi 23 juin 2017.
Temps : dégagé. Température : 30 °C. Enneigement : nul.

1370 m d’altitude. Il est 9 h 30. Le parking de Pré Raymond, dans le massif de Belledonne, accueille les voitures des randonneurs. Au pied du sentier, les panneaux qui signalent le refuge de la Pra sont contradictoires : le jaune indique 3 h de marche, celui en bois 2 h 30. On verra bien lequel a raison. Là-haut, ça fait déjà plusieurs semaines que Claude et Nadine Barnier ont commencé le gardiennage du refuge pour la saison d’été.

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Patrick Piovesan, un chat noir sur les sentiers glissants. Portrait d’un CRS secouriste en montagne.

Après trente-deux ans dans la police, dont vingt-huit à la CRS 47 des Alpes pour le secours en montagne, Patrick Piovesan a pris sa retraite l’année dernière. Il se souvient de chacune de ses interventions dans les moindres détails. Un métier grisant qui lui manque un peu chaque jour.

Depuis son balcon sur les hauteurs de Voiron, Patrick Piovesan scrute les Alpes à l’horizon. À 55 ans, il aurait pu continuer sa carrière de CRS secouriste en montagne après l’âge légal de départ en retraite, mais son corps n’était plus au sommet de sa forme. Les traits tirés de son visage témoignent de la dureté physique de ce qu’il a dû endurer. Montre GPS au poignet, vêtement technique sur le dos et chaussures de randonnée aux pieds, c’est comme s’il se tenait prêt à un nouvel appel d’urgence. Comme avant.

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Frédéric Dieudonné. Caravane-boulot-dodo. Portrait d’un forain de passage à Grenoble.

En ce mardi des vacances scolaires, la foire de Grenoble bat son plein. Au fond de l’esplanade, Frédéric Dieudonné tient le « Super train-fantôme ». Il livre son quotidien. Une vie féerique, mais pas si enchanteresse tous les jours. 

« Quatre tickets Monsieur, s’il vous plaît… » Quelques collégiens, peu rassurés, prennent place sur les premiers sièges du train-fantôme. Frédéric Dieudonné, son propriétaire, est installé dans son box. Il déclenche son « bébé » et les jeunes disparaissent à l’intérieur. Chaque jour, il ouvre de 14 h à minuit. Même le week-end. Surtout le week-end.

Malgré l’état d’urgence en France, il n’a pas à se plaindre de la fréquentation. « Les gens ont besoin de sortir et de s’amuser », analyse-t-il, tout en se grillant une cigarette. L’odeur de fumée est rapidement recouverte par les effluves de barbe-à-papa et de pommes d’amour du stand voisin.

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Frédéric Dieudonné va de ville en ville avec sa femme et ses deux enfants.

Forain de père en fils

Frédéric, 43 ans, a le regard espiègle. Polaire Quechua noire, pantalon de survêt’ noir, baskets noires, une tête de mort imprimée sur sa casquette… On peut dire qu’il aime se fondre dans l’imaginaire de son manège. Pas glauque pour autant, le forain a le sourire facile et la voix douce. « Quand j’avais 12 ans, l’école c’était pas trop ça. J’ai arrêté mes études pour aider mon père à plein-temps sur les foires. »

« On se marie à 90 % entre forains »

Il est né à Remiremont, dans les Vosges, en 1973. Autant qu’il se souvienne, chez lui, on est forain de père en fils. A 24 ans, il voulait lancer son affaire mais son père n’était pas encore prêt à prendre sa retraite. Il reprend alors le train-fantôme d’un autre forain dont il épouse la fille, Ida. « On se marie à 90 % entre forains », explique-t-il. « C’est compliqué d’avoir une relation avec un sédentaire. »

Quand il n’est pas sur une foire, le forain est sur la route. Une route sensiblement la même chaque année. La saison de Frédéric commence à Pâques, par la foire des Rameaux de Grenoble. Parfois, il enchaîne avec celle de Chambéry en Savoie. Et c’est déjà l’été. Il descend avec son train-fantôme à Saint-Tropez pour toute la saison estivale. Octobre. Il monte un mois jusqu’à la foire d’Epinal en Alsace puis il rejoint celle de Monaco.

« Le risque zéro n’existe pas »

Pour terminer la saison, il remonte jusqu’au marché de Noël de Colmar. Il monte et il descend, telles les montagnes russes. De janvier à mars, Frédéric rejoint son terrain dans le Var. Pas pour des vacances, mais pour faire l’entretien de son manège. C’est aussi le moment d’en vérifier la sécurité. « Quand il y a un accident, on est tous montrés du doigt, même si on fait très attention. », déplore-t-il. « Le risque zéro n’existe pas. Les gens doivent en être conscients. » L’Etat contrôle leurs structures tous les trois ans.

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Il fabrique tous les décors de son manège à la main.

Cinq écoles dans l’année

Avec un tel parcours chaque année, toute la famille doit s’adapter. Le matin, ils petit-déjeunent ensemble. Les autres repas de la journée sont pris à tour de rôle pour veiller sur le manège. Le matin, Frédéric bidouille sur l’attraction. L’après-midi, sa femme Ida pouponne leur plus jeune fille (3,5 ans) dans la caravane, ou sur ses genoux à la caisse du train-fantôme. Leur fils de 7 ans, lui, va à l’école. Ou plutôt dans cinq écoles. Une dans chaque ville où ses parents se déplacent.

Frédéric précise : « A chaque fin de foire, la maîtresse fait une évaluation dans son carnet de correspondance pour les prochains enseignants. Le p’tit est habitué ». Avec le bruit de la fête foraine qui résonne jusqu’à minuit chaque soir, réviser ses leçons doit demander une concentration exceptionnelle. Quand son fils sera plus grand, Frédéric souhaite lui laisser le choix, mais il apprécierait qu’il devienne forain à son tour.

 

Le travail, c’est la santé

Frédéric a beau voyager de ville en ville, son boulot lui laisse peu de temps pour le tourisme. Entre les foires, c’est encore plus rare. « L’hiver dernier, nous avons voyagé avec ma femme et nos deux enfants. Ça faisait sept ans qu’on n’avait pas fait de pause. » Il reste évasif sur cette question de vie privée. Il ajoute : « J’ai besoin de bouger. Quand je m’arrête, j’ai les abeilles ! » Probablement le bourdon aussi. Une fois par an, ses parents viennent volontiers lui donner un coup de main sur l’attraction.

« La vie de sédentaire »

Il traduit : « En fait, ils ont dû mal à se faire à la retraite, à la vie de sédentaire. » Le triptyque « métro-boulot-dodo » n’a jamais attiré Frédéric. Pourtant, le temps de transport matinal en moins, son quotidien est routinier. De sa caravane, à son manège, il ne compte pas les allers-retours. Une maison ? Il y pense de temps en temps, mais ce sera pour plus tard. En attendant, il reçoit son courrier à la mairie d’Epinal, sa commune de rattachement, qui le lui réexpédie dans le Sud.

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Frédéric et sa famille vivent dans ce type de caravane. La sienne a une surface de 70 m2. 

Des cris stridents résonnent jusqu’à l’extérieur du train-fantôme. Dans son box, il laisse échapper un rire. Il regarde les collégiens sur son écran de caméras de surveillance. « Pour la sécurité avant tout », se justifie-t-il. Ça ne l’empêche pas de bien se marrer parfois face à certaines réactions disproportionnées.

Et il aurait tort de s’en priver. Les journées peuvent être monotones sur le champ de foire. Les musiques sensiblement les mêmes. Certaines paroles lui trottent dans la tête. Il pense tout haut : « Le pire, c’est quand il pleut… »

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Frédéric s’inspire de films et de livres d’épouvante pour créer son parcours.

Une rémunération très instable

Au-delà de la monotonie, ces journées là se comptent en pertes d’argent. Pour chaque foire, Frédéric doit payer un droit de place (environ 3 000 € pour Grenoble), les frais d’électricité, un employé qui le suit et sa vie sur place. Avec 4 € le tour de train-fantôme, il dit rentrer tout juste dans ses frais.

Sa rémunération, elle, est très variable. « Y a des jours où on est au RMI, d’autres où on a une salaire de cadre moyen », ironise-t-il. « Une semaine d’ouverture de foire, c’est le temps nécessaire pour commencer à faire des bénéfices. »

« On est des gens du voyage, mais on est pas des Roms »

Avec une autre semaine d’installation en amont, heureusement qu’il ne fait « que » cinq foires par an. Les nuisances pour le voisinage, il en est conscient mais il s’en défend en rappelant que c’est passager. Et puis, « on fait vivre les commerces autour », insiste-t-il, en s’allumant une autre clope.

Le quarantenaire marque une pause pour serrer la pince de son voisin des auto-tamponneuses. Ils débriefent sur ce début d’après-midi, en blaguant. Frédéric apprécie cette atmosphère. Dans les allées, les mêmes noms de famille reviennent régulièrement. Ils sont nombreux à se retrouver d’une ville à l’autre.

Bien obligés de se serrer les coudes. Surtout face aux critiques. « On est des gens du voyage, mais on n’est pas des Roms. L’année dernière, on nous a accusés d’avoir saccagé les poubelles sur le côté de la foire. Mais c’étaient eux », se souvient-t-il. « On a une mauvaise image. Certaines villes, comme Pau, ne nous acceptent même plus dans les centres-ville. » Pourtant, quand il est à Grenoble, Frédéric se sent Grenoblois. Même si les habitants le voient toujours comme quelqu’un de passage.

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Frédéric est fier de son « bébé ». Chaque matin, il le nettoie et le vérifie pendant plus d’un heure.

Au bout d’un moment, les adolescents dans le train-fantôme finissent par retrouver la lumière du jour. Une expression de peur reste figée sur leur visages. Leurs rires sont nerveux. « Ça fait 150 ans que les trains-fantômes existent et ils font toujours le même effet. Ils réveillent des peurs primaires », s’amuse-t-il.

« C’est vraiment une vie magique ! »

Des petites bêtes, une musique inquiétante, des effets de lumière… tous les ingrédients de la recette sont réunis. Et voir qu’elle fonctionne, suffit à combler Frédéric. Il a l’impression de leur avoir offert un moment de bonheur. Il ne se verrait pas faire un autre boulot. Il marque une pause et regarde autour de lui. « C’est vraiment une vie magique ! », s’exclame-t-il, des étoiles dans les yeux.

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Derrière la foire des Rameaux, le soleil se couche sur le massif du Vercors.

 

Maëlle LE DRU (texte et photos)