La vigne, contre vents et traitements. Visions croisées de vignerons héraultais.

A l’heure du réchauffement climatique, les vignerons luttent plus que jamais contre les éléments. Parfois à coups de traitements nocifs pour leur santé et pour les sols. Au coeur de l’Hérault, quatre professionnels partagent leur vision de ce métier-passion. Et son évolution.

 

Juillet 2018, secteur du Pic Saint-Loup, au nord de Montpellier, Hérault, Languedoc.

Des vignes à perte de vue. C’est le paysage monochrome qui entoure Montpellier d’ouest en est. Dans ces petits villages du Languedoc, la viticulture est la principale économie depuis des décennies. Malgré plusieurs années difficiles consécutives, les professionnels s’accrochent à leurs vignes. Parmi eux, Olivier, Jacques, Samuel et Jean-Marie.

 

Comme chez les agriculteurs-exploitants, c’est souvent une histoire de famille. Jacques Gaffinel, la cinquantaine et la mine sérieuse, a repris le domaine familial au pied du Pic Saint-Loup. Celui-ci passe d’une génération à l’autre depuis 1924. Olivier Durand, 56 ans, est vigneron à Guzargues. Il aidait son père sur l’exploitation dès l’âge de 11 ans. Jean-Marie Rouvière, 70 ans, pourtant à la retraite, continue de s’échiner sur ses vignes de Saint-Bauzille-de-Montmel.

Quant à Samuel Mas, 30 ans, il a repris l’exploitation de ses grands-parents il y a sept ans. « J’étais le seul des petits-enfants à vouloir reprendre, raconte le vigneron. Maintenant mon frère m’a rejoint. J’aime ce contact direct avec la nature et avoir la maîtrise totale de notre quotidien. »

2018, une année meurtrière

Jean-Marie Rouvière, n’avait jamais vu ça. « Cette année, entre février et avril, il a plu 700 ml d’eau. C’est l’équivalent d’une année de pluie classique par chez nous. Là on est rendus à 1000 ml. » Pour ces professionnels, l’humidité, c’est l’ennemi. Dans ces conditions, les parasites-champignons comme le mildiou raffolent des feuilles de vignes, anéantissant de fait la récolte de septembre. Selon son confrère Olivier Durand, les pertes à cause du mildiou s’élèvent cette année à 20 % dans le département.

« Il y a quinze ans, la neige tenait pendant une semaine l’hiver. »

Jacques Gaffinel est capable de citer la tendance météorologique de chaque année de ces deux dernières décennies. Et le vigneron croit au réchauffement climatique. Ou en tout cas au dérèglement. « Il y a quinze ans, la neige tenait pendant une semaine l’hiver. Ce n’est plus le cas. Depuis 1997 on n’avait pas eu de grosses grêles. Mais depuis quelques années, ça s’enchaîne, notamment avec les épisodes de 2016 qui ont décimé les récoltes. En 2017, c’était les gelées… »

1998, 2001, 2005 et 2007. Ce sont les bonnes années selon le vigneron. Celles où il y avait « de la quantité et de la qualité ». Il explique les conditions idéales : « Il faut un printemps normal, pas comme cette année avec des giboulées de mars en mai. Il faut aussi de la chaleur l’été, mais pas de canicule comme cette année. Et il doit y avoir une différence de température entre le jour et la nuit. Si possible un petit orage le 14 juillet et un le 15 août pour laver les feuilles, mais pas le truc qui dévaste tout… » Cette composante est l’une des explications de la réduction des surfaces de vigne dans l’Hérault ces vingt dernières années.

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Source : Agreste – statistique agricole annuelle (infographie M.L.D. et Yoann Civel)

Une instabilité économique

Exigeants les vignerons ? Il faut dire qu’ils travaillent toute l’année pour une seule récolte : les vendanges du raisin en septembre. Tout leur revenu dépend de la santé de leur vigne à cet instant t. C’est ce qui fait que leur équilibre économique est si précaire. Jacques Gaffinel, par exemple, a décidé de revendre son domaine en avril dernier à son voisin. Il explique : « Pendant vingt-huit ans, je n’ai jamais gagné un sou sur la propriété. Je gagnais juste de quoi vivre et même certaines années je ne gagnais rien comme en 2017 avec la grêle. »

Et ce n’est pas la seule épreuve. Une fois les vignes arrivées indemnes à maturation et le vin produit, le vigneron doit ensuite vendre ses bouteilles. Selon Olivier Durand, c’est « le plus prenant ».

« Les plus petits se font racheter »

Si une bouteille de vin vous paraît chère, Jacques Gaffinel en détaille le prix. « Pour une bouteille à 6 euros, il faut déjà retrancher un euro de matière sèche (la capsule, l’étiquette et la bouteille en verre). Puis il faut aussi enlever les 20 % de TVA, il reste donc quatre euros. Avec 200 000 bouteilles on arrive encore à s’en sortir. Mais les plus petits se font racheter. » De fait, la production de vin diminue d’années en années dans l’Hérault.

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Source : Agreste – statistique agricole annuelle (infographie M.L.D. et Yoann Civel)

Diversification forcée

La diversification est devenue une nécessité pour beaucoup de vignerons. Jacques Gaffinel, qui a revendu son exploitation, continue à y travailler en tant qu’employé et organise des ateliers-dégustation de vin qui semblent bien fonctionner. Il en a réalisé plus d’une centaine depuis l’année dernière.

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Jacques Gaffinel a appelé ses ateliers oenologiques « Vign’heureux en Pic Saint-Loup » (photo M.L.D.)

D’autres vivent de locations immobilières ou de négoce de produits en tout genre. « Maintenant, le vigneron est devenu un commercial qui doit aussi s’occuper de sa communication », expose le professionnel. Jean-Marie Rouvière exploite également un truffier pour ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

Se tourner vers le bio ?

L’autre stratégie, c’est de se différencier par le bio. « Les régions les plus en souffrances économiques comme le Languedoc sont passées plus vite en bio que le Bordelais par exemple », analyse Olivier Durand, qui a fait partie des premiers vignerons en France à expérimenter le bio dans les années 1970. En 2016, la part de la viticulture biologique atteignait 2,5 % du vignoble héraultais. Une tendance suivie partout en Occitanie et en France.

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Source : Chambre d’agriculture de l’Hérault (infographie M.L.D. et Yoann Civel)

Mais il faut se méfier des apparences. Surtout dans des années comme 2018 où l’humidité a été très forte et les traitements au cuivre démesurés. Substance naturelle, mais aussi métal lourd réputé nocif pour la santé et les sols, le cuivre est le seul produit autorisé dans la viticulture bio. Il permet à ces professionnels de ne pas perdre toute leur récolte lors d’années noires.

« Avant, on sulfatait avec du cuivre ou du souffre et ça partait d’un coup de jet, raconte Jacques Gaffinel. Aujourd’hui, même en bio il faut passer au karcher. Bio ça ne veut pas dire « bon », ça veut dire « naturel ». 

« On ne va pas manger notre raisin cette année à cause des traitements… »

Jean-Marie Rouvière explique : «  Les traitements démarrent au mois de mars. On en fait trois à douze selon les conditions et on renouvelle dès qu’il y a eu plus de 30 mm de pluie. » Autant dire que cette année, le cuivre a été utilisé en masse Mais des quotas encadrent son utilisation. Soit 6 kilos par hectare de vigne et par an, lissable sur cinq ans (soit 30 kilos maximum sur cinq ans). Lui-même avoue à demi-mot : « Cette année, avec ma femme, on ne va même pas manger notre raisin à table tellement on sait qu’il est traité… »

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Le cuivre est pulvérisé sur les feuilles sous forme d’une solution liquide (photo Inra).

 

Zéro alternative ?

Face au dilemme du cuivre, certains vignerons utilisent d’autres techniques, comme les huiles essentielles d’orange, stimulatrices de défense naturelle des plantes ou des bâches anti-pluie. Mais pour l’instant, ces dispositifs sont soit onéreux soit inefficaces à grande échelle.

Pour Samuel Masse, la véritable alternative au cuivre dans le bio, c’est l’utilisation de vignes naturellement résistantes aux maladies. Ces cépages hybrides sont obtenus par la modification du génome de la plante. « Cette pratique existe de tout temps dans l’agriculture, mais elle met du temps à arriver dans la viticulture, analyse-t-il. Peut-être que le mot hybride fait peur. Pourtant, c’est un outil formidable pour diminuer le cuivre. »

Et la connaissance des vignes est cruciale. Olivier Durand vérifie tous les matins si les siennes sont humides, et ne traite pas systématiquement. « Il y a des années où je ne traite pas du tout au cuivre, explique-t-il. Certains traitent machinalement alors que ce n’est pas la peine. »

Où sont les jeunes générations ?

« C’est un métier passion, résume Olivier Durand. On a la chance d’habiter dans des beaux mas. D’être souvent dans des salons oenologiques. L’image du vin est noble en France. On bénéficie de cette aura. » Ça, c’est pour les côtés positifs.

La moins bonne nouvelle, c’est que ses enfants ne veulent pas reprendre. Il poursuit : « C’est une organisation avec les enfants. La première et la seule fois que nous sommes partis en vacances en famille, c’était en 2003 cinq jours en Espagne… Après on a acheté une piscine. Nos filles nous ont vu galérer, elles ne voulaient pas faire ce métier. »

Jean-Marie Rouvière partage ce point de vue : « A l’époque des 35 heures, ce n’est plus possible. Qui va avoir la volonté de s’installer sans savoir ce qu’il gagne à la fin du mois ? Ce problème ne se limite pas au secteur viticole, c’est l’agriculture en général. Il y a de moins en moins de jeunes. Les fils et filles de vignerons ne reprennent pas souvent l’exploitation de leur parent. » Lui, ses deux fils n’en veulent pas. Pour d’autres, la passion l’emporte sur le reste. Samuel Masse, par exemple, est devenu vigneron à 23 ans.

Maëlle LE DRU

Tout d’une traite. Du matin au soir avec un couple d’agriculteurs voironnais.

Yves et Séverine Collomb tiennent une exploitation de 55 vaches laitières et de 35 hectares de céréales autour de Voiron. Toute l’année, la traite rythme leur journée. Du matin au soir, ils se donnent pleinement pour leur ferme, qui ne le leur rend pas toujours.

Samedi 12 août. 6 heures du matin.

Sur les hauteurs de Voiron, la lumière de la ferme scintille au loin. Le soleil est à peine levé. Yves et Séverine Collomb, 40 ans, s’activent dans la salle de traite. Leurs vaches, les mamelles pleines, attendent patiemment devant la porte de se faire tirer le lait. « D’habitude, on commence la traite à 5 h 30, mais là c’est les ‘vacances’ », ironise Séverine. A la différence de son mari, elle n’est pas née dans une famille d’agriculteurs. Elle l’a rejoint il y a dix ans après son licenciement d’une usine de papeterie voironnaise.

Yves, lui, a commencé avec son père quand il avait vingt ans et a repris l’exploitation il y a onze ans, à la retraite de celui-ci. Montbéliardes, Prim’Holstein, Rouges des prés… Le couple s’occupe tous les jours de 55 vaches laitières de plusieurs races différentes. Les Collomb cultivent également du blé, de l’orge, du maïs, du soja et de la noix sur plus de 35 hectares répartis entre sept villages autour de Voiron.

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L’attente avant la traite matinale devant la salle.

« Allez, on entre ! », lance Yves à la première rangée de vaches. Seulement dix d’entre elles peuvent être traites à la fois. Jet d’eau en main, Séverine les attend de pied ferme. Une fois les ruminants arrivés à leur emplacement, l’agricultrice passe un coup sur leurs sabots pleins de bouse ainsi que sur leurs trayons. Pendant que leur concentration est focalisée sur les quelques grains de maïs de leur mangeoire, Yves et Séverine leur installent les griffes automatiques.

« Les odeurs, je n’en peux plus ! »

Pendant dix minutes, leur lait circule dans les tuyaux jusqu’à atteindre la cuve installée dans la pièce d’à côté. « Attention ! » s’exclame Séverine en reculant de trois pas contre la paroi d’en face et en se couvrant le visage. Une des bêtes est en train de déverser ses excréments. « Les odeurs, je n’en peux plus ! lâche l’agricultrice. Il faut vraiment être né dedans, comme Yves, pour les supporter. »

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Régulièrement au cours de la traite, les vaches déversent leurs excréments.
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Séverine leur nettoie les trayons pour éviter les impuretés dans le lait.
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Yves installe les manchons trayeurs sur les trayons de la vache.
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Certaines sont plus pleines que d’autres…
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Le lait qui sort des vaches est conduit dans cette première cuve avant d’être envoyé dans le tank à lait.
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Tous les deux jours, un transporteur vient prélever le tank à lait.
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Pendant ce temps, les petits veaux biberonnent le lait de leur mère.

7 h 40. C’est le dernier round de traite. « Allez on y va Livia ! » s’impatiente Yves, en donnant des petites tapes sur le dos de la dernière. Il connaît le prénom de ses vaches par cœur. Ainsi que toutes leurs caractéristiques. Comme Baleine, cette génisse enserrée dans une structure métallique qui va donner son lait pour la première fois. « On lui met ça autour du corps car elle peut avoir des réactions violentes quand la trayeuse lui tirera son lait. » Une vache conçoit son premier veau en moyenne entre 27 et 30 mois.

De l’autre côté de la pièce, il pointe celle prénommée Galette : « Je vais tarir celle-ci la semaine prochaine, car dans deux mois elle va mettre bas. » Comme une femme enceinte, c’est le fait de faire un petit qui lui permet de produire du lait. Les vaches des Collomb font un veau presque chaque année. Soixante jours après leur vêlage, soit elles s’accouplent naturellement avec un taureau, soit elles sont inséminées artificiellement…

« C’est moi qui met au monde les veaux »

Et là, c’est Yves lui-même qui s’en charge. « J’insère ma main dans leur vagin avec le pistolet puis j’appuie dessus pour passer le col et délivrer le sperme de taureau », raconte-t-il, naturellement. Il se fait livrer celui-ci directement à la ferme, après l’avoir minutieusement choisi dans un catalogue en fonction de la race du taureau. En plus d’être « gynécologue », l’agriculteur sert aussi de « sage-femme » : « La plupart du temps, c’est moi qui met au monde les veaux, à l’aide d’une machine. »

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Yves insémine artificiellement ses vaches à l’aide de cet outil.
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Après avoir prélevé le lait de la vache, les agriculteurs utilisent un produit qui permet aux trayons de se refermer rapidement, sans attirer d’infections.

8 heures. La première traite est terminée. Toutes les vaches sont rentrées à l’étable. En leur donnant un peu d’orge, Yves s’attarde sur l’une d’elles, en lui donnant quelques caresses sur la tête. Dans quelques semaines, elle sera envoyée à l’abattoir. Après deux ou trois vêlages, c’est en général ce qui arrive à ces bêtes.

« Je suis un peu la Brigitte Bardot de cette ferme »

Séverine ne reste jamais indifférente : « Ça me fait toujours un pincement au cœur. Je suis un peu la Brigitte Bardot de cette ferme », plaisante-t-elle. L’animal sera vendu dans les supermarchés pour en faire du steak haché. « Un steak sur deux en grande surface, c’est de la vache laitière », explique Yves. A raison de 300 kilos la bête et de 2 à 3 € le kilo de viande, l’agriculteur peut espérer tirer 800 € de la vente de celle-ci.

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A gauche, la salle de traite. A droite, le tas de fumier en premier plan ; l’étable en arrière-plan.

9 heures. La deuxième partie de la journée commence en général avec le travail des champs. Yves attelle une grande remorque à son tracteur. David, son fils de 16 ans, le rejoint. « Tiens, déjà debout ? » le tanne-t-il. D’habitude, c’est plutôt midi… » Le jeune homme vient donner un coup de main de temps en temps. Mais la carrière d’agriculteur, ce n’est pas pour lui. « Notamment à cause du rythme », explique-t-il.

Son frère aîné, qui fait un apprentissage dans la Drôme pour conduire des machines agricoles, n’est pas plus enclin à reprendre la ferme dans quelques années. Séverine analyse : « Ceux qui se lancent aujourd’hui sont souvent extérieurs au milieu. Ceux qui ont vu le quotidien de leurs parents ont souvent envie de couper… » Elle profite de quelques minutes de répit pour aller arroser son jardin potager.

Yves monte sur son tracteur et prend la route du village voisin. Grégoire, un ami de David, les rejoint en quad. L’été, il aide les Collomb de temps en temps « au lieu de ne rien faire chez lui ». Arrivés sur l’une de ses parcelles, Yves lance son ensileuse à travers les rangées de maïs qui tombent une à une. L’épi entier est broyé dans la machine et recraché par un conduit dans la remorque. « Je vais le distribuer à mes génisses pour leur faire un peu de nourriture fraîche. Elles en raffolent ! »

Yves, David et Grégoire passent le reste de la matinée à visiter chaque parcelle où il y a des génisses estampillées Collomb. A chaque fois, les animaux se précipitent sur le mélange verdâtre. Il faut dire qu’avec la sécheresse du mois d’août, il n’y a plus beaucoup d’herbe dans leurs champs.

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Les tracteurs ont une limitation de vitesse de 20km/h. Les agriculteurs sont les premiers agacés de rouler lentement.
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L’ensileuse arrache une rangée de maïs en deux minutes.

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Grégoire et David aident Yves à faire la distribution de nourriture fraîche.

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Derrière elles, l’herbe a trop séché à cause de la chaleur.

13 h 30. Après une courte pause déjeuner, Yves se rend sur d’autres parcelles où il a des noyers. Il profite du « calme » du mois d’août pour découper et tronçonner les branches mortes de ses arbres. En octobre, il sera bien content de l’avoir fait. « Lors de la récolte, je secoue les noyers avec une machine, raconte l’agriculteur. S’il y a des branches mortes, elles se coincent dans l’appareil et ça ralentit tout. »

« On arrive toujours trop tard pour les repas »

D’octobre à décembre, de la récolte au tri des noix, Yves et Séverine travaillent plus de 110 heures par semaine. Le reste de l’année, ils sont « seulement » autour de 80 heures. Mais pas sur cinq jours. Le couple travaille indifféremment en week-end et en semaine. « Nos amis nous invitent moins, voire plus du tout, car on n’arrive toujours trop tard pour les repas… » lâche Séverine, la mine triste. Le seul temps libre que s’accorde Yves c’est la chasse au gros gibier de temps en temps avec son père. Pour Séverine, un petit peu de shopping en ville.

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Yves tronçonne les branches mortes de ses noyers.

Les vacances ? Ils n’en ont pas vu la couleur depuis deux ans. « Il faut prendre un remplaçant et c’est très long de le former à la spécificité de notre ferme », explique Yves. Cette année, ils ont quand même réussi à profiter de deux week-ends Thalasso pendant que le père d’Yves prenait le relais à la ferme. Même son de cloche quand ils sont malades ou blessés. « On a des tendinites partout à force de répéter les mêmes gestes », avoue Séverine.

Le remède, ils le connaissent bien : se reposer. Mais pour l’instant, ce n’est pas dans leur agenda. Elle calcule : « En vingt ans, Yves s’est arrêté une seule fois trois jours après s’être fait traîné par une vache lors d’un comice. Il avait écopé d’une côte fêlée… » Pendant les vacances scolaires, ils envoient souvent leurs enfants chez des amis ou avec des organismes, pour qu’ils profitent, même si ce n’est pas avec eux.

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17 h 45. C’est l’heure de la traite du soir. Les vaches s’alignent docilement devant la salle. « Il faut respecter environ 10 h de latence entre deux traites, précise Yves. Les deux additionnées, une vache fournit environ 30 litres de lait. » A raison de 0,30 centimes d’euro par litre de lait vendu et d’environ 1,3 tonne de lait produit par jour, la ferme réalise un chiffre d’affaires quotidien sur le lait autour de 400 €. Avec les aides de l’Union européenne qu’ils touchent, moins les charges à payer, ils gagnent 1 000 à 1500 € net par mois chacun. Un calcul coût/investissement qui défie toutes les lois de la rationalité économique.

« C’est trop peu rémunérateur »

Ils ne comptent pas non plus sur la retraite de 700 € qu’ils toucheront dans plusieurs années. « On voudrait arrêter les vaches laitières », lâche Yves. « C’est un revenu régulier mais trop peu rémunérateur. Si seulement on pouvait vendre notre litre 0,35 €, ça ne changerait pas grand-chose pour les industriels, mais tellement pour nous… » Pourtant, les agriculteurs savent qu’ils ne peuvent pas faire les difficiles sur les débouchés. Le lait étant périssable, ils ont deux jours pour écouler leur stock.

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Toutes s’alignent pour la deuxième traite du jour. Yves allume les brumisateurs au-dessus car les vaches supportent très mal la chaleur.
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Certaines profitent de l’attente pour manger un bout…
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…d’autres pour se faire brosser l’arrière-train.

20 heures. Toutes les vaches ont donné leur dernière goutte. Yves leur installe de la paille propre pour la nuit. Les Collomb rentrent rarement chez eux avant 20 h 30. Après leur journée de boulot, ils ne font en général pas long feu devant la télé ou face à un bouquin. C’est ça de tout enchaîner d’une traite du matin au soir.

Maëlle LE DRU (photos et texte)