Un vrai mille-feuille. Plongée dans le manteau neigeux d’une station de ski avec son nivologue.

Leur métier est méconnu mais très utile : les nivologues font des relevés de la neige dans les stations qu’ils envoient à Météo France pour leur permettre d’établir des bulletins d’avalanche. Laurent Coulaud, nivologue d’expérience, nous explique tout ce que le manteau neigeux lui révèle.

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Laurent Coulaud, 49 ans, est pisteur-secouriste saisonnier à Praz-sur-Arly depuis dix-neuf ans. Il y a dix ans, il a passé la spécialisation “artificier”, puis “nivologue” sept ans plus tard. Le reste de l’année, il reprend sa vie d’artisan-menuisier à La Giettaz.
Laurent Coulaud est l’ami qu’il faudrait toujours emmener en randonnée à skis. Le pisteur-secouriste-artificier-nivologue (rien que ça) de Praz-sur-Arly connaît les particularités de la neige sur le bout des doigts. Ainsi que tous ses dangers. « Nous sommes missionnés par Météo France pour étudier le manteau neigeux, résume le nivologue. Les données que nous leur envoyons servent à réaliser les Bulletins du risque d’avalanches (BRA). » En plus de son travail sur les pistes, il passe donc au moins 1 h 30 par semaine à ausculter la neige pour en étudier les différentes couches.
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Laurent se rend toujours sur la même zone pour ses relevés.
Ce jeudi matin, Laurent va effectuer ses relevés hebdomadaires dans le périmètre “Est”, près du poste de Ban Rouge. En général, il est toujours accompagné d’un collègue pisteur.Quelques coups de pelle plus tard, le nivologue a creusé sur près d’un mètre de hauteur. À cette heure de la saison, il ne va plus jusqu’à la terre ferme, qui se trouve à 1,80 m. Le principal danger réside dans les couches supérieures.
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Laurent a installé des jalons autour d’une zone hors-piste pour éviter que les skieurs viennent chambouler sa zone de prélèvement. Il monte d’un cran chaque semaine.
« La neige, c’est comme un mille-feuille »
« La neige, c’est comme un mille-feuille, compare-t-il. Il y a des couches plus fragiles que d’autres. Si on appuie, la couche de crème du dessous lâche et le nappage du dessus s’effondre. C’est l’avalanche. » L’analogie culinaire est pertinente. Laurent n’en finit pas de couper des parts dans le gâteau.
Il se lance ensuite dans l’étude de la résistance du manteau neigeux. Le pisteur plante sa sonde graduée en lisière du trou et lâche par-dessus une masselotte (poids d’un kilo) qui vient enfoncer la sonde par à-coups à des hauteurs diverses en fonction de la texture du manteau.
Nivologue
Laurent creuse un trou d’environ 1 m pour étudier la structure de la neige.

Les couches fragiles dans le viseur

Premier coup : 0 cm. Deuxième coup : 25 cm. La sonde a percé la couche plus dense. Laurent consigne toutes ces opérations minutieusement dans son bulletin d’observation. « Il faut être très vigilant à skis quand il y a une couche fragile sous une couche dense, prévient le nivologue. Un bon moyen de le savoir, avant de descendre une pente, c’est de creuser un petit trou sur 60 cm. Si les blocs se détachent dessous, c’est mauvais. »
Le nivologue étudie aussi la masse volumique de la neige. À l’aide d’un tube, il prélève la neige, la verse dans un sac plastique et pèse le sac via un peson. Ce jeudi, la neige en surface pèse 180 kg au m3 tandis que celle du dessous pèse à 290 kg par m3.
Le poids de la neige
Un des relevés consiste à peser la neige à l’aide d’un sac.

Le poids, la température…

Laurent attrape ensuite son thermomètre numérique. 3,4°C pour la température extérieure. Le pisteur enfonce alors sa sonde en surface du manteau (- 1°C) puis tous les 5 cm : -3°C, -5°C… « La neige est relativement chaude en surface avec le soleil, explique-t-il. Mais plus je me rapproche ensuite de la terre, et plus je me rapproche de 0°C en raison des flux terrestres. Au printemps, tout le manteau s’uniformise en température autour de 0 degrés, donc les couches inférieures deviennent dangereuses. »
Loupe de nivologie
Laurent passe la neige à la loupe pour déterminer son type et sa texture.
À la question du réchauffement climatique, Laurent préfère parler de “dérèglement climatique”. « Ça n’a pas d’effet sur la texture de la neige. Il faut plutôt regarder du côté de la quantité. Depuis que je suis là, on a eu des années sans neige, et d’autres comme l’année dernière avec 3,40 m. »De son sac de secours à la Mary Poppins, Laurent sort également des plaquettes et une loupe pour déterminer le type de grain.
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Laurent dispose d’une plaquette avec une règle pour identifier tous les types de neige.
Neige en étoile, en aiguille, en grésil (neige sans cohésion à cause des vents forts)… Il mesure le diamètre et répertorie le type de neige de chaque couche qu’il a identifié. Laurent enregistre ensuite ses résultats dans le logiciel de Météo France d’où sortiront des graphiques. Une formation que tout randonneur à skis devrait suivre.
Maëlle LE DRU (texte et photos)

 

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Parole tendre et mental d’acier. Sur les traces d’une pisteuse-secouriste aux Contamines.

Les pisteurs-secouristes sont la clé de voute des stations de ski. Toujours sur le qui-vive, ce sont les premiers à être envoyés sur place en cas d’incident. Isabelle Babi est la seule femme des 16 pisteurs des Contamines en Haute-Savoie. Nous l’avons suivie le temps d’une matinée en janvier.

Au chaud, dans la télécabine du Signal, Isabelle Babi scrute l’horizon. Il est 8 h 45 ce lundi et dehors, c’est la tempête de neige. La femme de 45 ans fait partie des 16 pisteurs secouristes du domaine des Contamines, géré par la Société d’équipement des Contamines-Montjoie Hauteluce (SECMH). Ces professionnels qui assurent la sécurité des skieurs tous les jours, de l’ouverture à la fermeture des pistes. Et Isabelle est la seule femme de l’équipe. « Quand j’ai commencé il y a quinze ans, on était quatre, mais maintenant il ne reste plus que moi », raconte-t-elle, une once de fierté dans la voix.

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Isabelle installe un “caporal” pour indiquer un virage.

Un vrai code de la route

Arrivés au poste de secours du Signal, à 1870 m, les pisteurs se dispatchent sur les pistes à ouvrir. Chacun gère un secteur avec trois à quatre pentes à superviser. Aujourd’hui, celui de Tierces est fermé à cause des intempéries. Isabelle descend par la bleue Montjoie. Il est déjà 9 heures, l’heure de l’ouverture officielle du domaine. « C’est la période creuse, donc il y a moins de stress, sourit-elle. On installe la signalétique au fur et à mesure de la matinée. » Un coup de maillet sur “un caporal” pour indiquer un grand virage à droite, un autre sur une “zone tranquille” ou un “croisement”. Isabelle pose son “code de la route”, au gré de la visibilité du domaine.

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La signalétique est particulièrement importante en cas de mauvaise visibilité.

« On fait un beau métier ! »

La pisteuse reprend sa descente. Les chutes de neige ont déjà recouvert le damage de la matinée, laissant une petite couche de poudreuse des plus agréables à skier. « On fait un beau métier quand même ! », s’exclame Isabelle. Après un tour par le télésiège Montjoie, elle redévale la bleue, cette fois à l’affût des filets de protection enneigés par les récentes chutes. Morceaux par morceaux, elle extirpe le filet à la force des bras. Avant de le replanter en surface. « Si j’ai besoin d’aide sur une opération, je peux compter sur le soutien de mes collègues », précise-t-elle, même si la plupart du temps, elle se débrouille bien toute seule. « Piste Montjoie ouverte », lance-t-elle au central via sa radio.

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Le travail de pisteur peut vite s’avérer physique lorsqu’il s’agit de soulever des piquets solidement enfoncés dans la neige.

« Le PGHM intervient en dix minutes »

Ce lundi matin, aucune urgence médicale ne rompt la routine. « Quand il y a un accident, on nous prévient à la radio et le pisteur le plus proche s’y rend, détaille Isabelle. En fonction de la gravité, on descend le blessé en traîneau, puis une ambulance vient le chercher en bas de la station pour le conduire jusqu’au cabinet médical des Contamines, ou bien aux urgences de Sallanches. Si c’est plus grave, le PGHM intervient en hélicoptère en dix minutes. »

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Les pisteurs ouvrent et ferment les pistes à l’aide de grands filets au gré des conditions météorologiques.

Isabelle a été aide-soignante pendant plusieurs années à l’Ehpad de Saint-Gervais. Les soins, ça lui parle. « Le plus fréquent, ce sont les trauma crânien, les problèmes de genou et d’épaule. Heureusement, de plus en plus d’adultes sont casqués. Moi, j’ai commencé à mettre un casque en travaillant ici. Notre génération était moins sensibilisée. » Son maximum ? Quatre secours dans la même journée. « Les femmes préfèrent parfois que ce soit une autre femme qui s’occupe d’elles », ajoute-t-elle de son air rassurant. Isabelle poursuit la journée en patrouillant sur les pistes. Prête à gérer toute urgence.

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Isabelle peut compter sur l’aide de ses collègues en cas de besoin.

Par Maëlle LE DRU (texte et photos)

Précision, bifurcations et évasion. En piste dans la dameuse de Brice Druart à Saint-Gervais.

Derrière le côté enchanteur d’une station de ski, il y a des dizaines de professionnels qui se côtoient et qui se démènent jour et nuit pour permettre son fonctionnement. Le métier de conducteur de dameuse est l’un de ses métiers clés. Brice Druart, saisonnier depuis 24 ans, nous fait découvrir les coulisses du damage des pistes à Saint-Gervais.

Pas question de partir damer les pistes tous azimuts. L’opération est minutieusement préparée à l’avance. Jean-Noël Muffat-Joly, le “boss”, travaille toute la journée sur le domaine pour établir les besoins spécifiques en damage. Tous les soirs à 17 h, il rassemble donc son équipe de six conducteurs (dont Brice Druart) au garage des dameuses du Bettex de la STMBA pour le briefing. Une petite équipe de trois dameurs prend le relais le matin notamment pour faire du “bullage”, c’est-à-dire récupérer de la neige en hors-piste pour la mettre sur les pistes.

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Joris, Florian, John, Romain, Joran et Brice (à droite) sont les six dameurs du domaine skiable de Saint-Gervais. Ils vivent tous dans un rayon de 20 kilomètres.

Mais parfois, les dameurs travaillent le matin. « Quand il neige dans la nuit, on commence à 2 h du matin pour que la neige fraîche n’ait pas tout recouvert à l’ouverture des pistes, détaille Joran, dameur sur le domaine depuis dix ans. C’est la météo qui nous commande. » Jean-Noël poursuit le briefing : « Ce qui a été fait hier soir, parfait, mais il faudrait repasser un coup. Si ça brasse trop, on fera un treuil. » Il est 17 h 30. Le “boss” reçoit la confirmation à la radio par le central que le dernier skieur est descendu. Il attend cette phrase tous les soirs pour lancer son équipe à l’assaut des pistes. « Reçu ! » répond-il, avant de distiller les dernières consignes entre les blagues de ses gaillards.

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Cette année, trois saisonniers sont nouveaux dans l’équipe, mais deux ont déjà une expérience de conduite de dameuse dans d’autres stations. La difficulté reste la même pour les trois : il faut se familiariser avec la géographie et le jargon du domaine.

En piste !

Un petit coup d’œil sur le tableau de bord, un léger coup sur l’accélérateur. Brice Druart démarre une nouvelle nuit aux manettes de sa dameuse pour rendre le domaine de Saint-Gervais praticable pour les skieurs le lendemain matin. Il est 18 heures et il sait exactement ce qu’il a à faire. Il faut dire qu’à 52 ans, ce Bourguignon d’origine en est à sa 24e saison. Il fait -1 degré à l’extérieur, mais l’air est bon dans sa machine chauffée dernière génération. Un confort qu‘il a vu largement évoluer au fil de ses années de service.

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Une machine coûte en moyenne entre 400 000 et 600 000 €. La STBMA a fait l’essai cette année d’acheter une dameuse reconditionnée. « Il faut changer de machine en moyenne tous les six ans, sinon elles coûtent trop cher en entretien », précise le dameur Brice Druart. 160 litres d’essence sont consommés par nuit et par machine.

Coup de joystick à droite. Brice prend la direction du sommet du télésiège de l’Arbois par la piste bleue des Finances. Le domaine compte 62 pistes (86 km), soit en moyenne six par dameur. Pas de temps à perdre. Brice a toujours un œil rivé sur son GPS qui lui fournit en temps réel la position de ses cinq collègues dameurs, mais également l’enneigement sous sa machine. 0,30 cm, 0,25 cm, 0,40 cm… Le manteau neigeux est délicat en cette fin décembre. « À 7-8 cm, on peut encore s’en sortir parce que ce sont des prés », commente Brice. À l’occasion de son premier passage, il ramène la neige au centre, évacuée sur les côtés de la piste par les skieurs.

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Brice Druart a découvert le métier il y a 24 ans par son beau-frère qui était dameur à Saint-Gervais. Depuis, c’est devenu une passion. Il travaille six nuits d’affilée et enchaîne deux jours de repos où il s’occupe de ses quatre enfants. L’été, il est chauffeur poids lourds dans les travaux publics.

Clic, clic, clic… Il tapote également les boutons de son joystick pour gérer l’inclinaison et la profondeur de la fraise à l’arrière du véhicule. « Ces lames entrent dans la neige et permettent son oxygénation, explique-t-il. On gagne facilement un mois d’ouverture de piste à la fin de la saison grâce à ce procédé. » Maintenir le manteau neigeux de la station, c’est la deuxième mission (moins connue) du dameur.

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Une dameuse est composée d’une lame articulée à l’avant qui sert à donner forme à la piste, casser les bosses, boucher les trous et transporter la neige ; les chenilles servent à mouvoir la machine mais aussi à un premier tassement de la neige ; à l’arrière, une fraise chasse l’air du manteau neigeux (notre photo), suivi juste après de bavettes flexibles qui lissent le tout, avec une forme de tôle ondulée ; et enfin un treuil sur la plage arrière permet de remonter les pentes abruptes avec de la neige.

 

Un renard, des fêtards…

Une fois là-haut, Brice a pour mission de damer la piste noire Michel Dujon. Au loin dans la vallée, Passy scintille. La piste est très abrupte. Le conducteur descend pour attacher le treuil de sa dameuse à un point fixe en haut de la piste. « Ça évite que les chenilles patinent », précise-t-il, en pointant du doigt un petit renard qui traverse. Une main sur chaque commande, il commence à « passer la serpillière », comme on dit communément dans le milieu. En montée et en descente.

« Jusqu’à ce que ce soit parfait »

Quand sa ligne de passage est légèrement tordue ou bosselée, Brice repasse sans broncher « jusqu’à ce que ce soit parfait ». Un métier de détail et de minutie. La journée, il lui arrive de venir skier sur les pentes qu’il a damées dans la nuit pour vérifier la qualité de son travail. Un peu plus tard, une dizaine de fêtards du restaurant la Folie douce descendent à ski à la frontale. Il faudra repasser la dameuse derrière eux. « Le vrai danger, ce sont les skieurs de randonnée qui viennent sur les pistes la nuit », prévient Brice en faisant allusion au câble de sa dameuse qui traverse la descente. Pour éviter les accidents, il mets les warning sur un panneau « danger » en haut de la piste.

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Le damage à treuil est particulièrement dangereux pour les skieurs de randonnée qui traversent parfois les domaines la nuit. Les treuils installés sur trois des dameuses de la station peuvent tirer jusqu’à 4,5 tonnes de poids grâce au câble d’un kilomètre.

À 21 heures, il s’octroie une pause repas avec les collègues pendant une heure, puis remonte dans sa machine jusqu’à 2 heures du matin. Un rythme décalé auquel il s’accommode puisqu’il aime le cadre « majestueux » de la station de nuit. Et surtout « sa tranquillité ».

 

Maëlle LE DRU (texte, images et vidéo)
Article paru dans le Dauphiné Libéré, édition du Mont-Blanc, le 3 janvier 2018

 

La vigne, contre vents et traitements. Visions croisées de vignerons héraultais.

A l’heure du réchauffement climatique, les vignerons luttent plus que jamais contre les éléments. Parfois à coups de traitements nocifs pour leur santé et pour les sols. Au coeur de l’Hérault, quatre professionnels partagent leur vision de ce métier-passion. Et son évolution.

 

Juillet 2018, secteur du Pic Saint-Loup, au nord de Montpellier, Hérault, Languedoc.

Des vignes à perte de vue. C’est le paysage monochrome qui entoure Montpellier d’ouest en est. Dans ces petits villages du Languedoc, la viticulture est la principale économie depuis des décennies. Malgré plusieurs années difficiles consécutives, les professionnels s’accrochent à leurs vignes. Parmi eux, Olivier, Jacques, Samuel et Jean-Marie.

 

Comme chez les agriculteurs-exploitants, c’est souvent une histoire de famille. Jacques Gaffinel, la cinquantaine et la mine sérieuse, a repris le domaine familial au pied du Pic Saint-Loup. Celui-ci passe d’une génération à l’autre depuis 1924. Olivier Durand, 56 ans, est vigneron à Guzargues. Il aidait son père sur l’exploitation dès l’âge de 11 ans. Jean-Marie Rouvière, 70 ans, pourtant à la retraite, continue de s’échiner sur ses vignes de Saint-Bauzille-de-Montmel.

Quant à Samuel Mas, 30 ans, il a repris l’exploitation de ses grands-parents il y a sept ans. « J’étais le seul des petits-enfants à vouloir reprendre, raconte le vigneron. Maintenant mon frère m’a rejoint. J’aime ce contact direct avec la nature et avoir la maîtrise totale de notre quotidien. »

2018, une année meurtrière

Jean-Marie Rouvière, n’avait jamais vu ça. « Cette année, entre février et avril, il a plu 700 ml d’eau. C’est l’équivalent d’une année de pluie classique par chez nous. Là on est rendus à 1000 ml. » Pour ces professionnels, l’humidité, c’est l’ennemi. Dans ces conditions, les parasites-champignons comme le mildiou raffolent des feuilles de vignes, anéantissant de fait la récolte de septembre. Selon son confrère Olivier Durand, les pertes à cause du mildiou s’élèvent cette année à 20 % dans le département.

« Il y a quinze ans, la neige tenait pendant une semaine l’hiver. »

Jacques Gaffinel est capable de citer la tendance météorologique de chaque année de ces deux dernières décennies. Et le vigneron croit au réchauffement climatique. Ou en tout cas au dérèglement. « Il y a quinze ans, la neige tenait pendant une semaine l’hiver. Ce n’est plus le cas. Depuis 1997 on n’avait pas eu de grosses grêles. Mais depuis quelques années, ça s’enchaîne, notamment avec les épisodes de 2016 qui ont décimé les récoltes. En 2017, c’était les gelées… »

1998, 2001, 2005 et 2007. Ce sont les bonnes années selon le vigneron. Celles où il y avait « de la quantité et de la qualité ». Il explique les conditions idéales : « Il faut un printemps normal, pas comme cette année avec des giboulées de mars en mai. Il faut aussi de la chaleur l’été, mais pas de canicule comme cette année. Et il doit y avoir une différence de température entre le jour et la nuit. Si possible un petit orage le 14 juillet et un le 15 août pour laver les feuilles, mais pas le truc qui dévaste tout… » Cette composante est l’une des explications de la réduction des surfaces de vigne dans l’Hérault ces vingt dernières années.

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Source : Agreste – statistique agricole annuelle (infographie M.L.D. et Yoann Civel)

Une instabilité économique

Exigeants les vignerons ? Il faut dire qu’ils travaillent toute l’année pour une seule récolte : les vendanges du raisin en septembre. Tout leur revenu dépend de la santé de leur vigne à cet instant t. C’est ce qui fait que leur équilibre économique est si précaire. Jacques Gaffinel, par exemple, a décidé de revendre son domaine en avril dernier à son voisin. Il explique : « Pendant vingt-huit ans, je n’ai jamais gagné un sou sur la propriété. Je gagnais juste de quoi vivre et même certaines années je ne gagnais rien comme en 2017 avec la grêle. »

Et ce n’est pas la seule épreuve. Une fois les vignes arrivées indemnes à maturation et le vin produit, le vigneron doit ensuite vendre ses bouteilles. Selon Olivier Durand, c’est « le plus prenant ».

« Les plus petits se font racheter »

Si une bouteille de vin vous paraît chère, Jacques Gaffinel en détaille le prix. « Pour une bouteille à 6 euros, il faut déjà retrancher un euro de matière sèche (la capsule, l’étiquette et la bouteille en verre). Puis il faut aussi enlever les 20 % de TVA, il reste donc quatre euros. Avec 200 000 bouteilles on arrive encore à s’en sortir. Mais les plus petits se font racheter. » De fait, la production de vin diminue d’années en années dans l’Hérault.

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Source : Agreste – statistique agricole annuelle (infographie M.L.D. et Yoann Civel)

Diversification forcée

La diversification est devenue une nécessité pour beaucoup de vignerons. Jacques Gaffinel, qui a revendu son exploitation, continue à y travailler en tant qu’employé et organise des ateliers-dégustation de vin qui semblent bien fonctionner. Il en a réalisé plus d’une centaine depuis l’année dernière.

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Jacques Gaffinel a appelé ses ateliers oenologiques « Vign’heureux en Pic Saint-Loup » (photo M.L.D.)

D’autres vivent de locations immobilières ou de négoce de produits en tout genre. « Maintenant, le vigneron est devenu un commercial qui doit aussi s’occuper de sa communication », expose le professionnel. Jean-Marie Rouvière exploite également un truffier pour ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

Se tourner vers le bio ?

L’autre stratégie, c’est de se différencier par le bio. « Les régions les plus en souffrances économiques comme le Languedoc sont passées plus vite en bio que le Bordelais par exemple », analyse Olivier Durand, qui a fait partie des premiers vignerons en France à expérimenter le bio dans les années 1970. En 2016, la part de la viticulture biologique atteignait 2,5 % du vignoble héraultais. Une tendance suivie partout en Occitanie et en France.

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Source : Chambre d’agriculture de l’Hérault (infographie M.L.D. et Yoann Civel)

Mais il faut se méfier des apparences. Surtout dans des années comme 2018 où l’humidité a été très forte et les traitements au cuivre démesurés. Substance naturelle, mais aussi métal lourd réputé nocif pour la santé et les sols, le cuivre est le seul produit autorisé dans la viticulture bio. Il permet à ces professionnels de ne pas perdre toute leur récolte lors d’années noires.

« Avant, on sulfatait avec du cuivre ou du souffre et ça partait d’un coup de jet, raconte Jacques Gaffinel. Aujourd’hui, même en bio il faut passer au karcher. Bio ça ne veut pas dire « bon », ça veut dire « naturel ». 

« On ne va pas manger notre raisin cette année à cause des traitements… »

Jean-Marie Rouvière explique : «  Les traitements démarrent au mois de mars. On en fait trois à douze selon les conditions et on renouvelle dès qu’il y a eu plus de 30 mm de pluie. » Autant dire que cette année, le cuivre a été utilisé en masse Mais des quotas encadrent son utilisation. Soit 6 kilos par hectare de vigne et par an, lissable sur cinq ans (soit 30 kilos maximum sur cinq ans). Lui-même avoue à demi-mot : « Cette année, avec ma femme, on ne va même pas manger notre raisin à table tellement on sait qu’il est traité… »

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Le cuivre est pulvérisé sur les feuilles sous forme d’une solution liquide (photo Inra).

 

Zéro alternative ?

Face au dilemme du cuivre, certains vignerons utilisent d’autres techniques, comme les huiles essentielles d’orange, stimulatrices de défense naturelle des plantes ou des bâches anti-pluie. Mais pour l’instant, ces dispositifs sont soit onéreux soit inefficaces à grande échelle.

Pour Samuel Masse, la véritable alternative au cuivre dans le bio, c’est l’utilisation de vignes naturellement résistantes aux maladies. Ces cépages hybrides sont obtenus par la modification du génome de la plante. « Cette pratique existe de tout temps dans l’agriculture, mais elle met du temps à arriver dans la viticulture, analyse-t-il. Peut-être que le mot hybride fait peur. Pourtant, c’est un outil formidable pour diminuer le cuivre. »

Et la connaissance des vignes est cruciale. Olivier Durand vérifie tous les matins si les siennes sont humides, et ne traite pas systématiquement. « Il y a des années où je ne traite pas du tout au cuivre, explique-t-il. Certains traitent machinalement alors que ce n’est pas la peine. »

Où sont les jeunes générations ?

« C’est un métier passion, résume Olivier Durand. On a la chance d’habiter dans des beaux mas. D’être souvent dans des salons oenologiques. L’image du vin est noble en France. On bénéficie de cette aura. » Ça, c’est pour les côtés positifs.

La moins bonne nouvelle, c’est que ses enfants ne veulent pas reprendre. Il poursuit : « C’est une organisation avec les enfants. La première et la seule fois que nous sommes partis en vacances en famille, c’était en 2003 cinq jours en Espagne… Après on a acheté une piscine. Nos filles nous ont vu galérer, elles ne voulaient pas faire ce métier. »

Jean-Marie Rouvière partage ce point de vue : « A l’époque des 35 heures, ce n’est plus possible. Qui va avoir la volonté de s’installer sans savoir ce qu’il gagne à la fin du mois ? Ce problème ne se limite pas au secteur viticole, c’est l’agriculture en général. Il y a de moins en moins de jeunes. Les fils et filles de vignerons ne reprennent pas souvent l’exploitation de leur parent. » Lui, ses deux fils n’en veulent pas. Pour d’autres, la passion l’emporte sur le reste. Samuel Masse, par exemple, est devenu vigneron à 23 ans.

Maëlle LE DRU

Education élémentaire. Visite d’une école de banlieue parisienne avec l’une de ses enseignantes.

Frédérique Hascoat est enseignante en CP et CE1 depuis dix-sept ans dans l’école publique élémentaire Marcel Pagnol, à Vigneux-sur-Seine (Essonne). Un établissement classé en Réseau d’éducation prioritaire. Frédérique offre un tour du propriétaire, dévoilant ses motivations et ses désillusions.

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La dernière tour encore en l’air entourant l’école.

4 novembre 2017, au sud-est de Paris. Dans le bas de Vigneux-sur-Seine.

Plus qu’une. Les six autres ont déjà été rasées. Depuis quatre ans, les grandes tours d’habitations, construites dans les années 60, tombent une à une, pour laisser place à des ensembles plus harmonieux. Au milieu des travaux, la petite école élémentaire Marcel Pagnol, et ses 180 élèves, suit son cours. A chaque démolition, une partie des écoliers change d’établissement, puis d’autres reviennent avec les nouvelles constructions. Le long de la cour, une nouvelle école maternelle est en train d’être construite, complétant le chantier permanent qui règne autour de l’établissement.

Frédérique Hascoat, enseignante en CP/CE1 dans l’établissement en Rep (Réseau d’éducation prioritaire) ouvre la porte principale. Ce sont les vacances de la Toussaint. Silence total dans la cour. D’un pas décidé, d’un air désolé, elle se lance dans une visite des lieux. Dans les couloirs, les odeurs des toilettes refluent. Le froid passe à travers la faible isolation des murs. Depuis dix-sept ans qu’elle enseigne dans cette école, il n y a jamais eu beaucoup de travaux réalisés.

« On ne pourra pas résoudre tous leurs problèmes »

A 48 ans, Frédérique n’a pourtant jamais voulu changer de lieu d’exercice. Depuis qu’elle s’est convertie de la médecine à l’enseignement en 1999, elle n’a jamais regretté son choix. Une vocation ? Frédérique lui préfère l’idée de volonté. « On n’est pas là pour se substituer aux parents. On n’est pas des sauveurs. On ne pourra pas résoudre tous leurs problèmes. » A défaut, elle donne son maximum pour sa classe.

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Premier étage. Classe des CP/CE1.

Sur les porte-manteaux, devant la classe de Frédérique, les prénoms des élèves ont presque tous des consonances étrangères. « Ils ont surtout des origines d’Afrique noire et du Maghreb », explique-t-elle. Depuis que la carte scolaire est en place, l’école accueille seulement son entourage proche. « Il n’y a aucune mixité sociale» Et ce n’est pas la seule difficulté.

Depuis trois ans, Marcel Pagnol est habilitée à accueillir des enfants allophones – c’est à dire qui ne parlent pas couramment le français. « On met ces élèves dans des classes où leurs camarades ne maîtrisent déjà pas bien la langue… C’est incohérent ! » Par exemple, l’année dernière, Frédérique a enseigné à un petit moldave qui mettait les pieds dans une école pour la première fois.

« Il n’y a pas de continuité éducative »

Dans ce milieu très modeste, elle a peu de rapport avec les parents. « La plupart sont complètement dépassés. Ils gèrent leurs propres problèmes d’emploi et de logement, analyse-t-elle. Il n’y a pas de continuité éducative entre la maison et l’école. »

Cette année, Frédérique doit aussi gérer deux enfants en situation de handicap. En temps normal, ils devraient être épaulés par une Auxiliaire de vie scolaire (AVS), mais ici il n’y en a pas. « On perd l’essence même de notre métier… » regrette-t-elle.

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Frédérique, comme la plupart des enseignants de CP, utilise la méthode syllabique pour apprendre la lecture à ses élèves.

Au-dessus du tableau, une grande frise rappelle l’alphabet, en lettres capitales et minuscules. Le CP/CE1, c’est la période charnière pour maîtriser la lecture et l’écriture. Mais Frédérique voit le niveau des élèves baisser d’année en année : « Faire des phrases devient de plus en plus difficile. » Pour leur apprendre la lecture, elle travaille avec une collègue pour concevoir des supports de lecture adaptés. Une liberté pédagogique qu’elle apprécie grandement, mais qui lui demande forcément un investissement total.

« Je suis envahie par mon métier ! »

Pour Frédérique, c’est du 100 %. « Je suis envahie par mon métier ! Quand je rentre chez moi le soir, le boulot n’est jamais fini. La seule vraie coupure c’est trois semaines au milieu de l’été… » Pendant les vacances de la Toussaint, elle a passé au moins quatre journées dans l’établissement. « J’en profite pour ranger ma classe, préparer mes séances, faire un peu de ménage… «, glisse-t-elle.

Les jours d’école, elle arrive à 7 h 30, ordonne sa classe, fait trente minutes de pause le midi avec ses collègues puis quitte l’établissement vers 17 h 30. Mère de quatre enfants, elle laisse le travail de côté jusqu’à ce qu’ils soient couchés, puis reprend, « parfois jusqu’à minuit ». Chaque week-end, elle prend aussi un moment pour préparer ses activités. Elle se souvient de quelques jeunes collègues attirés par l’enseignement pour son rythme réputé « tranquille ». « Ils ont vite été désillusionnés… »

 

Près de 1 000 euros de fournitures de sa poche par an

Financièrement, Frédérique est aussi « envahie ». Chaque année scolaire, la mairie de Vigneux alloue à chaque élève une trentaine d’euros. Mais entre le matériel de papeterie, les manuels, les livres ou les albums audio, ça ne lui suffit pas. Du coup, il lui est arrivé de dépenser près de 1 000 euros certaines années. « C’est un choix de ma part. D’autres enseignants ne fonctionnent pas du tout pareil », insiste-t-elle.

Pour savoir le montant de son indemnité mensuelle d’institutrice en Rep, elle a besoin d’aller regarder sur sa fiche de paie dans son casier : « 123 euros », lit-elle. Idem pour son salaire. Elle réfléchit plusieurs minutes avant d’avancer un chiffre : « environ 2 300 euros ». Quand elle avait commencé, il y a 17 ans, elle touchait autour de 1 300 euros.

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Frédérique multiplie les posters et les meubles pour cacher la peinture qui s’écaille sur les murs.

Rez-de-chaussée. Dans la salle des professeurs.

L’espace semble d’un autre temps. Des fonds de carte de géographie sont affichés aux murs, probablement depuis plusieurs décennies. C’est principalement ici que Frédérique côtoie ses collègues. C’est aussi grâce à eux qu’elle trouve la force de continuer son métier dans ces conditions. « Nous faisons beaucoup de projets ensemble, heureusement qu’ils sont là ! »

Elle y croise aussi les contractuels. Ces « enseignants » qui font essentiellement des remplacements sans avoir suivi la formation, ni passé le concours. Elle ne leur en veut pas personnellement, non. Elle est plutôt en colère contre l’Education nationale qui légitime ce système. « Ça dévalorise notre métier. Ça donne l’idée que tout le monde peut être professeur. Sans parler de l’incompétence de certains… » Les contractuels pallient notamment la pénurie d’instituteurs. « A la rentrée 2017, 40 postes n’étaient toujours pas pourvus dans l’Essonne ».

« Nous sommes complètement isolés ! »

Frédérique a longtemps été syndiquée au principal syndicat de l’enseignement, la FSU (Fédération syndicale unitaire). Mais aujourd’hui elle n’y croit plus. « J’ai porté beaucoup de combats, mais ça n’a presque rien changé. » Sans parler de l’évolution des mentalités. « Maintenant, les enseignants se syndiquent surtout dans une démarche personnelle, pour demander une mutation par exemple… »

En dix-sept ans de carrière, elle n’a jamais vu la direction de l’académie répondre à ses appels. « Nous sommes complètement isolés ! » Cette année, l’école a perdu son maître G (enseignant spécialisé chargé d’aider les enfants qui éprouvent des difficultés scolaires à l’école) et sa psychologue scolaire est en arrêt maladie depuis plusieurs mois. Mais Frédérique n’a pas perdu son esprit militant pour autant. Le 10 octobre, elle était en grève avec ses collègues contre la réforme sur le statut des fonctionnaires.

« Il n’y a aucune stabilité »

La politique ? Une autre désillusion. « A chaque ministre de l’Education, tout ce qui a été fait est remis en question. Il n’y aucune stabilité. » En septembre, à la suite du décret de Macron sur le choix des rythmes scolaires laissé aux mairies, son école est repassée à quatre jours. Un soulagement pour elle et son équipe. « Ça nous fait une journée en moins dans le bruit des travaux. Et les enfants sont moins crevés. »

Une autre mesure du Président : les classes de CP de Rep devaient être dédoublées à la rentrée pour atteindre 12 élèves. Dans les faits, cette année, seules les Rep + (La Grande borne et les Tarterets pour l’Essonne) ont bénéficié de la mesure. Elle devrait être appliquée en septembre prochain pour des écoles comme Marcel Pagnol. « Ce serait une bonne chose, mais comment on fait quand on n’a pas de salle supplémentaire ? Mettre un paravent entre les deux groupes, ce serait encore pire. »

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Au plafond, les parpaings se détachent de temps en temps.


Dans la cour de récréation.

Dehors, la cour est une succession de tristes anecdotes sur la sécurité des élèves. « Un jour, une plaque du plafond de la cour est tombée, du coup elles ont toutes été retirées, laissant le parpaing apparent », raconte Frédérique. Lors d’un atelier roller, elle a vu un morceau de béton s’écraser sur le sol alors que ses élèves n’étaient qu’à quelques mètres…

L’enseignante pointe la grue de l’autre côté de la balustrade, là où la nouvelle école maternelle est en train de se construire. « Il y a des jours où on sent notre école vibrer ». L’année prochaine, Marcel Pagnol sera rénovée et les élémentaires iront momentanément dans ce nouveau bâtiment. Le temps de réhabiliter l’école de Frédérique. « Enfin ! » sourit-elle.

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Depuis le début des travaux de l’école maternelle, la cour de Marcel Pagnol est réduite de deux-tiers. Pas toujours évident pour les enfants de se défouler dans ces conditions.

 

La répartition des Rep par académie en France métropolitaine

Rep en France
Source : ministère de l’Education nationale

Maëlle LE DRU (texte, photos et infographie)