Education élémentaire. Visite d’une école de banlieue parisienne avec l’une de ses enseignantes.

Frédérique Hascoat est enseignante en CP et CE1 depuis dix-sept ans dans l’école publique élémentaire Marcel Pagnol, à Vigneux-sur-Seine (Essonne). Un établissement classé en Réseau d’éducation prioritaire. Frédérique offre un tour du propriétaire, dévoilant ses motivations et ses désillusions.

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La dernière tour encore en l’air entourant l’école.

4 novembre 2017, au sud-est de Paris. Dans le bas de Vigneux-sur-Seine.

Plus qu’une. Les six autres ont déjà été rasées. Depuis quatre ans, les grandes tours d’habitations, construites dans les années 60, tombent une à une, pour laisser place à des ensembles plus harmonieux. Au milieu des travaux, la petite école élémentaire Marcel Pagnol, et ses 180 élèves, suit son cours. A chaque démolition, une partie des écoliers change d’établissement, puis d’autres reviennent avec les nouvelles constructions. Le long de la cour, une nouvelle école maternelle est en train d’être construite, complétant le chantier permanent qui règne autour de l’établissement.

Frédérique Hascoat, enseignante en CP/CE1 dans l’établissement en Rep (Réseau d’éducation prioritaire) ouvre la porte principale. Ce sont les vacances de la Toussaint. Silence total dans la cour. D’un pas décidé, d’un air désolé, elle se lance dans une visite des lieux. Dans les couloirs, les odeurs des toilettes refluent. Le froid passe à travers la faible isolation des murs. Depuis dix-sept ans qu’elle enseigne dans cette école, il n y a jamais eu beaucoup de travaux réalisés.

« On ne pourra pas résoudre tous leurs problèmes »

A 48 ans, Frédérique n’a pourtant jamais voulu changer de lieu d’exercice. Depuis qu’elle s’est convertie de la médecine à l’enseignement en 1999, elle n’a jamais regretté son choix. Une vocation ? Frédérique lui préfère l’idée de volonté. « On n’est pas là pour se substituer aux parents. On n’est pas des sauveurs. On ne pourra pas résoudre tous leurs problèmes. » A défaut, elle donne son maximum pour sa classe.

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Premier étage. Classe des CP/CE1.

Sur les porte-manteaux, devant la classe de Frédérique, les prénoms des élèves ont presque tous des consonances étrangères. « Ils ont surtout des origines d’Afrique noire et du Maghreb », explique-t-elle. Depuis que la carte scolaire est en place, l’école accueille seulement son entourage proche. « Il n’y a aucune mixité sociale» Et ce n’est pas la seule difficulté.

Depuis trois ans, Marcel Pagnol est habilitée à accueillir des enfants allophones – c’est à dire qui ne parlent pas couramment le français. « On met ces élèves dans des classes où leurs camarades ne maîtrisent déjà pas bien la langue… C’est incohérent ! » Par exemple, l’année dernière, Frédérique a enseigné à un petit moldave qui mettait les pieds dans une école pour la première fois.

« Il n’y a pas de continuité éducative »

Dans ce milieu très modeste, elle a peu de rapport avec les parents. « La plupart sont complètement dépassés. Ils gèrent leurs propres problèmes d’emploi et de logement, analyse-t-elle. Il n’y a pas de continuité éducative entre la maison et l’école. »

Cette année, Frédérique doit aussi gérer deux enfants en situation de handicap. En temps normal, ils devraient être épaulés par une Auxiliaire de vie scolaire (AVS), mais ici il n’y en a pas. « On perd l’essence même de notre métier… » regrette-t-elle.

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Frédérique, comme la plupart des enseignants de CP, utilise la méthode syllabique pour apprendre la lecture à ses élèves.

Au-dessus du tableau, une grande frise rappelle l’alphabet, en lettres capitales et minuscules. Le CP/CE1, c’est la période charnière pour maîtriser la lecture et l’écriture. Mais Frédérique voit le niveau des élèves baisser d’année en année : « Faire des phrases devient de plus en plus difficile. » Pour leur apprendre la lecture, elle travaille avec une collègue pour concevoir des supports de lecture adaptés. Une liberté pédagogique qu’elle apprécie grandement, mais qui lui demande forcément un investissement total.

« Je suis envahie par mon métier ! »

Pour Frédérique, c’est du 100 %. « Je suis envahie par mon métier ! Quand je rentre chez moi le soir, le boulot n’est jamais fini. La seule vraie coupure c’est trois semaines au milieu de l’été… » Pendant les vacances de la Toussaint, elle a passé au moins quatre journées dans l’établissement. « J’en profite pour ranger ma classe, préparer mes séances, faire un peu de ménage… «, glisse-t-elle.

Les jours d’école, elle arrive à 7 h 30, ordonne sa classe, fait trente minutes de pause le midi avec ses collègues puis quitte l’établissement vers 17 h 30. Mère de quatre enfants, elle laisse le travail de côté jusqu’à ce qu’ils soient couchés, puis reprend, « parfois jusqu’à minuit ». Chaque week-end, elle prend aussi un moment pour préparer ses activités. Elle se souvient de quelques jeunes collègues attirés par l’enseignement pour son rythme réputé « tranquille ». « Ils ont vite été désillusionnés… »

 

Près de 1 000 euros de fournitures de sa poche par an

Financièrement, Frédérique est aussi « envahie ». Chaque année scolaire, la mairie de Vigneux alloue à chaque élève une trentaine d’euros. Mais entre le matériel de papeterie, les manuels, les livres ou les albums audio, ça ne lui suffit pas. Du coup, il lui est arrivé de dépenser près de 1 000 euros certaines années. « C’est un choix de ma part. D’autres enseignants ne fonctionnent pas du tout pareil », insiste-t-elle.

Pour savoir le montant de son indemnité mensuelle d’institutrice en Rep, elle a besoin d’aller regarder sur sa fiche de paie dans son casier : « 123 euros », lit-elle. Idem pour son salaire. Elle réfléchit plusieurs minutes avant d’avancer un chiffre : « environ 2 300 euros ». Quand elle avait commencé, il y a 17 ans, elle touchait autour de 1 300 euros.

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Frédérique multiplie les posters et les meubles pour cacher la peinture qui s’écaille sur les murs.

Rez-de-chaussée. Dans la salle des professeurs.

L’espace semble d’un autre temps. Des fonds de carte de géographie sont affichés aux murs, probablement depuis plusieurs décennies. C’est principalement ici que Frédérique côtoie ses collègues. C’est aussi grâce à eux qu’elle trouve la force de continuer son métier dans ces conditions. « Nous faisons beaucoup de projets ensemble, heureusement qu’ils sont là ! »

Elle y croise aussi les contractuels. Ces « enseignants » qui font essentiellement des remplacements sans avoir suivi la formation, ni passé le concours. Elle ne leur en veut pas personnellement, non. Elle est plutôt en colère contre l’Education nationale qui légitime ce système. « Ça dévalorise notre métier. Ça donne l’idée que tout le monde peut être professeur. Sans parler de l’incompétence de certains… » Les contractuels pallient notamment la pénurie d’instituteurs. « A la rentrée 2017, 40 postes n’étaient toujours pas pourvus dans l’Essonne ».

« Nous sommes complètement isolés ! »

Frédérique a longtemps été syndiquée au principal syndicat de l’enseignement, la FSU (Fédération syndicale unitaire). Mais aujourd’hui elle n’y croit plus. « J’ai porté beaucoup de combats, mais ça n’a presque rien changé. » Sans parler de l’évolution des mentalités. « Maintenant, les enseignants se syndiquent surtout dans une démarche personnelle, pour demander une mutation par exemple… »

En dix-sept ans de carrière, elle n’a jamais vu la direction de l’académie répondre à ses appels. « Nous sommes complètement isolés ! » Cette année, l’école a perdu son maître G (enseignant spécialisé chargé d’aider les enfants qui éprouvent des difficultés scolaires à l’école) et sa psychologue scolaire est en arrêt maladie depuis plusieurs mois. Mais Frédérique n’a pas perdu son esprit militant pour autant. Le 10 octobre, elle était en grève avec ses collègues contre la réforme sur le statut des fonctionnaires.

« Il n’y a aucune stabilité »

La politique ? Une autre désillusion. « A chaque ministre de l’Education, tout ce qui a été fait est remis en question. Il n’y aucune stabilité. » En septembre, à la suite du décret de Macron sur le choix des rythmes scolaires laissé aux mairies, son école est repassée à quatre jours. Un soulagement pour elle et son équipe. « Ça nous fait une journée en moins dans le bruit des travaux. Et les enfants sont moins crevés. »

Une autre mesure du Président : les classes de CP de Rep devaient être dédoublées à la rentrée pour atteindre 12 élèves. Dans les faits, cette année, seules les Rep + (La Grande borne et les Tarterets pour l’Essonne) ont bénéficié de la mesure. Elle devrait être appliquée en septembre prochain pour des écoles comme Marcel Pagnol. « Ce serait une bonne chose, mais comment on fait quand on n’a pas de salle supplémentaire ? Mettre un paravent entre les deux groupes, ce serait encore pire. »

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Au plafond, les parpaings se détachent de temps en temps.


Dans la cour de récréation.

Dehors, la cour est une succession de tristes anecdotes sur la sécurité des élèves. « Un jour, une plaque du plafond de la cour est tombée, du coup elles ont toutes été retirées, laissant le parpaing apparent », raconte Frédérique. Lors d’un atelier roller, elle a vu un morceau de béton s’écraser sur le sol alors que ses élèves n’étaient qu’à quelques mètres…

L’enseignante pointe la grue de l’autre côté de la balustrade, là où la nouvelle école maternelle est en train de se construire. « Il y a des jours où on sent notre école vibrer ». L’année prochaine, Marcel Pagnol sera rénovée et les élémentaires iront momentanément dans ce nouveau bâtiment. Le temps de réhabiliter l’école de Frédérique. « Enfin ! » sourit-elle.

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Depuis le début des travaux de l’école maternelle, la cour de Marcel Pagnol est réduite de deux-tiers. Pas toujours évident pour les enfants de se défouler dans ces conditions.

 

La répartition des Rep par académie en France métropolitaine

Rep en France
Source : ministère de l’Education nationale

Maëlle LE DRU (texte, photos et infographie)

4 réflexions au sujet de « Education élémentaire. Visite d’une école de banlieue parisienne avec l’une de ses enseignantes. »

  1. Merci pour cet article intéressant. Quand j’entends certain(e)s se plaindre, un petit tour dans des écoles comme celle-ci leur permettraient d’être moins revendicatif(ve)s.

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  2. J’ai la chance de travailler en Rep à Montpellier et l’école est vraiment agréable. Nous sommes nous déjà en classe partagée, 13 enfants par maitresse et deux maitresses dans une même classe. Pas de paravent, ce qui permet aussi que les profs ne soient pas isolées, et beaucoup plus d’attention ainsi que de travail en petit groupe. Par exemple, deux enfants de la classe, qui sont suivies par l’association « Coup de pouce », et une enfant qui ne parle pas le français sont accompagnés par l’une des professeures le matin (reprise de la page d’écriture de la veille par exemple), pendant que l’autre assure les fameux rituels. Pour le sport c’est tout aussi pratique, la lutte en salle à 13, c’est plus évident qu’à 26, et pour ça, pas comme dans l’école ci-dessus, nous avons une salle de motricité. Les enseignants sont dévoués et font de leur mieux. Effectivement beaucoup d’enfants ne continuent pas le travail fait en classe à la maison. Les classes et les couloirs sont colorés, dessins, photos des élèves pour les règles de vie, beaucoup de frises et de moyens memo-techniques dans les classes. Malheureusement il y a un enfant notifié Ulis dans ma classe et elle est déjà pleine. D’autres enfants d’autres classes sont en attente aussi. Ce qui est chouette c’est que ces élèves y sont quand même inclus une fois par semaine. Je constate beaucoup de communication, de réunions entre le directeur et les professeurs. Ils sont des gens passionnés qui ont des objectifs pour les élèves. Il faut valoriser les enseignants qui sont aujourd’hui malmenés par les parents d’élèves, souvent, dans une société où les enfants sont rois et à qui on donne trop souvent raison. Enfin je suis AVS, heureusement, il reste quelques postes. Merci pour ce bel article. Il faut faire reconnaitre ces belles personnes.

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  3. Tres chouette, parce qu on s y balade vraiment dans cette école , on a peur du parpaing qui va tomber…..
    Et oui, effectivement, métier d endurance !
    Bravo et biz

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