Tout d’une traite. Du matin au soir avec un couple d’agriculteurs voironnais.

Yves et Séverine Collomb tiennent une exploitation de 55 vaches laitières et de 35 hectares de céréales autour de Voiron. Toute l’année, la traite rythme leur journée. Du matin au soir, ils se donnent pleinement pour leur ferme, qui ne le leur rend pas toujours.

Samedi 12 août. 6 heures du matin.

Sur les hauteurs de Voiron, la lumière de la ferme scintille au loin. Le soleil est à peine levé. Yves et Séverine Collomb, 40 ans, s’activent dans la salle de traite. Leurs vaches, les mamelles pleines, attendent patiemment devant la porte de se faire tirer le lait. « D’habitude, on commence la traite à 5 h 30, mais là c’est les ‘vacances’ », ironise Séverine. A la différence de son mari, elle n’est pas née dans une famille d’agriculteurs. Elle l’a rejoint il y a dix ans après son licenciement d’une usine de papeterie voironnaise.

Yves, lui, a commencé avec son père quand il avait vingt ans et a repris l’exploitation il y a onze ans, à la retraite de celui-ci. Montbéliardes, Prim’Holstein, Rouges des prés… Le couple s’occupe tous les jours de 55 vaches laitières de plusieurs races différentes. Les Collomb cultivent également du blé, de l’orge, du maïs, du soja et de la noix sur plus de 35 hectares répartis entre sept villages autour de Voiron.

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L’attente avant la traite matinale devant la salle.

« Allez, on entre ! », lance Yves à la première rangée de vaches. Seulement dix d’entre elles peuvent être traites à la fois. Jet d’eau en main, Séverine les attend de pied ferme. Une fois les ruminants arrivés à leur emplacement, l’agricultrice passe un coup sur leurs sabots pleins de bouse ainsi que sur leurs trayons. Pendant que leur concentration est focalisée sur les quelques grains de maïs de leur mangeoire, Yves et Séverine leur installent les griffes automatiques.

« Les odeurs, je n’en peux plus ! »

Pendant dix minutes, leur lait circule dans les tuyaux jusqu’à atteindre la cuve installée dans la pièce d’à côté. « Attention ! » s’exclame Séverine en reculant de trois pas contre la paroi d’en face et en se couvrant le visage. Une des bêtes est en train de déverser ses excréments. « Les odeurs, je n’en peux plus ! lâche l’agricultrice. Il faut vraiment être né dedans, comme Yves, pour les supporter. »

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Régulièrement au cours de la traite, les vaches déversent leurs excréments.
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Séverine leur nettoie les trayons pour éviter les impuretés dans le lait.
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Yves installe les manchons trayeurs sur les trayons de la vache.
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Certaines sont plus pleines que d’autres…
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Le lait qui sort des vaches est conduit dans cette première cuve avant d’être envoyé dans le tank à lait.
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Tous les deux jours, un transporteur vient prélever le tank à lait.
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Pendant ce temps, les petits veaux biberonnent le lait de leur mère.

7 h 40. C’est le dernier round de traite. « Allez on y va Livia ! » s’impatiente Yves, en donnant des petites tapes sur le dos de la dernière. Il connaît le prénom de ses vaches par cœur. Ainsi que toutes leurs caractéristiques. Comme Baleine, cette génisse enserrée dans une structure métallique qui va donner son lait pour la première fois. « On lui met ça autour du corps car elle peut avoir des réactions violentes quand la trayeuse lui tirera son lait. » Une vache conçoit son premier veau en moyenne entre 27 et 30 mois.

De l’autre côté de la pièce, il pointe celle prénommée Galette : « Je vais tarir celle-ci la semaine prochaine, car dans deux mois elle va mettre bas. » Comme une femme enceinte, c’est le fait de faire un petit qui lui permet de produire du lait. Les vaches des Collomb font un veau presque chaque année. Soixante jours après leur vêlage, soit elles s’accouplent naturellement avec un taureau, soit elles sont inséminées artificiellement…

« C’est moi qui met au monde les veaux »

Et là, c’est Yves lui-même qui s’en charge. « J’insère ma main dans leur vagin avec le pistolet puis j’appuie dessus pour passer le col et délivrer le sperme de taureau », raconte-t-il, naturellement. Il se fait livrer celui-ci directement à la ferme, après l’avoir minutieusement choisi dans un catalogue en fonction de la race du taureau. En plus d’être « gynécologue », l’agriculteur sert aussi de « sage-femme » : « La plupart du temps, c’est moi qui met au monde les veaux, à l’aide d’une machine. »

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Yves insémine artificiellement ses vaches à l’aide de cet outil.
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Après avoir prélevé le lait de la vache, les agriculteurs utilisent un produit qui permet aux trayons de se refermer rapidement, sans attirer d’infections.

8 heures. La première traite est terminée. Toutes les vaches sont rentrées à l’étable. En leur donnant un peu d’orge, Yves s’attarde sur l’une d’elles, en lui donnant quelques caresses sur la tête. Dans quelques semaines, elle sera envoyée à l’abattoir. Après deux ou trois vêlages, c’est en général ce qui arrive à ces bêtes.

« Je suis un peu la Brigitte Bardot de cette ferme »

Séverine ne reste jamais indifférente : « Ça me fait toujours un pincement au cœur. Je suis un peu la Brigitte Bardot de cette ferme », plaisante-t-elle. L’animal sera vendu dans les supermarchés pour en faire du steak haché. « Un steak sur deux en grande surface, c’est de la vache laitière », explique Yves. A raison de 300 kilos la bête et de 2 à 3 € le kilo de viande, l’agriculteur peut espérer tirer 800 € de la vente de celle-ci.

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A gauche, la salle de traite. A droite, le tas de fumier en premier plan ; l’étable en arrière-plan.

9 heures. La deuxième partie de la journée commence en général avec le travail des champs. Yves attelle une grande remorque à son tracteur. David, son fils de 16 ans, le rejoint. « Tiens, déjà debout ? » le tanne-t-il. D’habitude, c’est plutôt midi… » Le jeune homme vient donner un coup de main de temps en temps. Mais la carrière d’agriculteur, ce n’est pas pour lui. « Notamment à cause du rythme », explique-t-il.

Son frère aîné, qui fait un apprentissage dans la Drôme pour conduire des machines agricoles, n’est pas plus enclin à reprendre la ferme dans quelques années. Séverine analyse : « Ceux qui se lancent aujourd’hui sont souvent extérieurs au milieu. Ceux qui ont vu le quotidien de leurs parents ont souvent envie de couper… » Elle profite de quelques minutes de répit pour aller arroser son jardin potager.

Yves monte sur son tracteur et prend la route du village voisin. Grégoire, un ami de David, les rejoint en quad. L’été, il aide les Collomb de temps en temps « au lieu de ne rien faire chez lui ». Arrivés sur l’une de ses parcelles, Yves lance son ensileuse à travers les rangées de maïs qui tombent une à une. L’épi entier est broyé dans la machine et recraché par un conduit dans la remorque. « Je vais le distribuer à mes génisses pour leur faire un peu de nourriture fraîche. Elles en raffolent ! »

Yves, David et Grégoire passent le reste de la matinée à visiter chaque parcelle où il y a des génisses estampillées Collomb. A chaque fois, les animaux se précipitent sur le mélange verdâtre. Il faut dire qu’avec la sécheresse du mois d’août, il n’y a plus beaucoup d’herbe dans leurs champs.

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Les tracteurs ont une limitation de vitesse de 20km/h. Les agriculteurs sont les premiers agacés de rouler lentement.
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L’ensileuse arrache une rangée de maïs en deux minutes.

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Grégoire et David aident Yves à faire la distribution de nourriture fraîche.

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Derrière elles, l’herbe a trop séché à cause de la chaleur.

13 h 30. Après une courte pause déjeuner, Yves se rend sur d’autres parcelles où il a des noyers. Il profite du « calme » du mois d’août pour découper et tronçonner les branches mortes de ses arbres. En octobre, il sera bien content de l’avoir fait. « Lors de la récolte, je secoue les noyers avec une machine, raconte l’agriculteur. S’il y a des branches mortes, elles se coincent dans l’appareil et ça ralentit tout. »

« On arrive toujours trop tard pour les repas »

D’octobre à décembre, de la récolte au tri des noix, Yves et Séverine travaillent plus de 110 heures par semaine. Le reste de l’année, ils sont « seulement » autour de 80 heures. Mais pas sur cinq jours. Le couple travaille indifféremment en week-end et en semaine. « Nos amis nous invitent moins, voire plus du tout, car on n’arrive toujours trop tard pour les repas… » lâche Séverine, la mine triste. Le seul temps libre que s’accorde Yves c’est la chasse au gros gibier de temps en temps avec son père. Pour Séverine, un petit peu de shopping en ville.

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Yves tronçonne les branches mortes de ses noyers.

Les vacances ? Ils n’en ont pas vu la couleur depuis deux ans. « Il faut prendre un remplaçant et c’est très long de le former à la spécificité de notre ferme », explique Yves. Cette année, ils ont quand même réussi à profiter de deux week-ends Thalasso pendant que le père d’Yves prenait le relais à la ferme. Même son de cloche quand ils sont malades ou blessés. « On a des tendinites partout à force de répéter les mêmes gestes », avoue Séverine.

Le remède, ils le connaissent bien : se reposer. Mais pour l’instant, ce n’est pas dans leur agenda. Elle calcule : « En vingt ans, Yves s’est arrêté une seule fois trois jours après s’être fait traîné par une vache lors d’un comice. Il avait écopé d’une côte fêlée… » Pendant les vacances scolaires, ils envoient souvent leurs enfants chez des amis ou avec des organismes, pour qu’ils profitent, même si ce n’est pas avec eux.

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17 h 45. C’est l’heure de la traite du soir. Les vaches s’alignent docilement devant la salle. « Il faut respecter environ 10 h de latence entre deux traites, précise Yves. Les deux additionnées, une vache fournit environ 30 litres de lait. » A raison de 0,30 centimes d’euro par litre de lait vendu et d’environ 1,3 tonne de lait produit par jour, la ferme réalise un chiffre d’affaires quotidien sur le lait autour de 400 €. Avec les aides de l’Union européenne qu’ils touchent, moins les charges à payer, ils gagnent 1 000 à 1500 € net par mois chacun. Un calcul coût/investissement qui défie toutes les lois de la rationalité économique.

« C’est trop peu rémunérateur »

Ils ne comptent pas non plus sur la retraite de 700 € qu’ils toucheront dans plusieurs années. « On voudrait arrêter les vaches laitières », lâche Yves. « C’est un revenu régulier mais trop peu rémunérateur. Si seulement on pouvait vendre notre litre 0,35 €, ça ne changerait pas grand-chose pour les industriels, mais tellement pour nous… » Pourtant, les agriculteurs savent qu’ils ne peuvent pas faire les difficiles sur les débouchés. Le lait étant périssable, ils ont deux jours pour écouler leur stock.

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Toutes s’alignent pour la deuxième traite du jour. Yves allume les brumisateurs au-dessus car les vaches supportent très mal la chaleur.
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Certaines profitent de l’attente pour manger un bout…
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…d’autres pour se faire brosser l’arrière-train.

20 heures. Toutes les vaches ont donné leur dernière goutte. Yves leur installe de la paille propre pour la nuit. Les Collomb rentrent rarement chez eux avant 20 h 30. Après leur journée de boulot, ils ne font en général pas long feu devant la télé ou face à un bouquin. C’est ça de tout enchaîner d’une traite du matin au soir.

Maëlle LE DRU (photos et texte)

3 réflexions au sujet de « Tout d’une traite. Du matin au soir avec un couple d’agriculteurs voironnais. »

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