L’amour est dans la Pra. Sur les pas d’un couple de gardiens de refuge en montagne.

Depuis 2011, Nadine et Claude Barnier sont les gardiens du refuge de la Pra, dans le massif de Belledonne, près de Grenoble. Après une brève ouverture en mars pour la saison de ski de randonnée, ils gardent le refuge de juin à septembre en continu. Avec le charme et les contraintes de l’altitude.


Vendredi 23 juin 2017.
Temps : dégagé. Température : 30 °C. Enneigement : nul.

1370 m d’altitude. Il est 9 h 30. Le parking de Pré Raymond, dans le massif de Belledonne, accueille les voitures des randonneurs. Au pied du sentier, les panneaux qui signalent le refuge de la Pra sont contradictoires : le jaune indique 3 h de marche, celui en bois 2 h 30. On verra bien lequel a raison. Là-haut, ça fait déjà plusieurs semaines que Claude et Nadine Barnier ont commencé le gardiennage du refuge pour la saison d’été.

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Le refuge de la Pra se trouve sur le GR 549.

1450 m. Le chemin jusqu’ici est plutôt praticable. Sur le côté du sentier, une grosse Dacia est garée entre les talus. C’est celle de Claude et Nadine. A partir de cette altitude, le seul moyen de porter des charges lourdes, c’est l’hélicoptère ou les ânes. Ils utilisent les deux. L’hélicoptère une fois au début de la saison d’été pour les grosses provisions. Puis les ânes, une fois par semaine, pour acheminer les courses que l’un d’eux descend faire en voiture. Le sentier en lacets s’engouffre dans les bois.

 

 

1820 m. Les cours d’eau se font plus nombreux. A cette altitude, l’herbe et la roche ont remplacé les arbres dans les paysages.

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Au 19e siècle, l’industriel Aristide Bergès fait construire une usine de pâte à papier plus bas dans la vallée. Il fait ensuite installer des conduites forcées dans la montagne, comme celle-ci, pour prélever sur les réservoirs d’eau naturels et faire tourner ses machines grâce à l’hydroélectricité.

1974 m. Le lac du Crozet se dévoile. Des randonneurs-baigneurs se rafraîchissent dans ses eaux claires. Le chemin se poursuit jusqu’au Col de la Pra, à 2167 m. Le refuge se situe quelques encablures plus bas.

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Derrière le lac, le massif de la Chartreuse est toujours à portée de vue.
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Le lac du Crozet fait 40 m de profondeur. Du temps d’Aristide Bergès, ses bords ont été rehaussés pour augmenter sa capacité à fournir de l’eau dans les conduites forcées.

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La terrasse du refuge de La Pra est peu fréquentée en semaine, en dehors des vacances scolaires.

2110 m d’altitude. Il est 12 h 30. Les deux bâtiments du refuge forment un ensemble harmonieux dans le vallon. Le panneau jaune du départ était donc plus proche de la réalité, il a bien fallu trois heures pour grimper. Des petits groupes de randonneurs se reposent sur les tables de la terrasse. Nadine et Claude s’activent à l’accueil. Au-dessus de la porte, une plaque indique CLUB ALPIN FRANÇAIS – CHALET HOTEL DE LA PRA 1889.

 

Le premier refuge en dur des Alpes

« C’était le premier refuge en dur des Alpes à être construit. Avant il n’y avait que des cabanes », précise Nadine, tout sourire. En contrebas de l’édifice, leurs deux ânes gambadent dans la prairie. Mercredi, ils ont fait leur portage hebdomadaire de nourriture. Nadine semble très fière d’eux : « Ils ne faut pas s’y fier. Ils sont très rapides. De notre voiture à ici, ils montent en 1 h 15. On est obligés de courir derrière eux. » Les gardiens ne sont donc concernés par aucun des deux panneaux indicatifs de temps…

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Claude, 52 ans, est également guide de haute-montagne et Nadine, 57 ans, accompagnatrice de moyenne montagne.
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Leurs ânes peuvent porter jusqu’à 70 kilos chacun.

Avant de partir, un groupe a pris soin d’empaqueter tous ses déchets de pique-nique dans un sac plastique et demande à la gérante : « Où est-ce qu’on vous laisse notre poubelle ? » Nadine leur répond, avec toute la patience nécessaire, qu’ils doivent la redescendre avec eux.

« Ils pensent que parce qu’on vit là, on n’est pas civilisés »

« Nous avons déjà les déchets du refuge, que l’on doit redescendre par nos propres moyens. Si en plus on doit gérer ceux de tous les randonneurs qui passent, c’est un hélicoptère par semaine qu’il faudrait. » Le message est passé. Ils prennent leur poubelle, l’air penauds. « La plupart des gens sont respectueux avec nous, mais parfois on doit faire face à beaucoup de mépris. Ils pensent que parce qu’on vit là-haut, on n’est pas civilisés. » Les clichés lui passent au-dessus.

Il est 13 h 30. Au pied du second bâtiment, une famille remplit ses gourdes d’eau au robinet extérieur avant de repartir vers d’autres sommets. « L’eau, ce n’est pas ce qu’il nous manque, commente Nadine. Le torrent est juste au-dessus du refuge et nous avons un système de lampe à UV et de filtre pour rendre l’eau potable. » Encore faut-il que les conditions climatiques le permettent. « Cette année, l’eau du torrent était gelée jusqu’à l’Ascension. On devait aller chercher l’eau plus haut avec des seaux. »

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Un torrent passe juste au-dessus du refuge.

Dans la cuisine, Claude épluche oignons et carottes. Il prépare un couscous pour le lendemain. « Nous attendons 75 personnes à dormir et à manger. On est complets. Je prends de l’avance, car demain on aura tous les clients à s’occuper », explique-t-il. Le couple ouvre le refuge à différents moments dans l’année, mais c’est en ce moment qu’il y a le plus de boulot. Heureusement, ils emploient jusqu’à trois saisonniers l’été pour les aider à préparer les repas, nettoyer les chambres et gérer toute la logistique.

« On prépare tout à l’avance »

« C’est beaucoup d’organisation. Depuis Les Bronzés font du ski, les gens ont cette image que le premier arrivé est le premier servi. Mais nous on prépare tout à l’avance. » Nadine s’occupe des plans de table pour le samedi soir : « On place nous-même les groupes. Quand tout le monde rigole, on a l’impression d’avoir fait du bon boulot. Ça n’arrive pas à tous les coups. »

Elle ajoute: « On essaye de mettre les « tout-seuls » sur le même coin de table. Parfois, certains continuent la randonnée ensemble le lendemain… », raconte-t-elle, avec un air espiègle. L’amour peut être dans la Pra.

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Le couple cultive des fruits et des légumes, dans leur propriété de Saint-Etienne-de-Crossey, qu’ils montent ensuite au refuge pour assurer l’intendance. Rien n’est surgelé…

« Le plus dur, c’est l’accumulation de fatigue », lâche Nadine. Entre les randonneurs qui se couchent tard et ceux qui se lèvent tôt pour aller faire un sommet, le couple compte ses heures de sommeil. Mais pas autant que dans les autres refuges où ils ont travaillé auparavant. Pendant quatre ans, ils ont gardé le refuge du Promontoire (3092 m d’altitude), au pied de la Meije, et pendant trois ans le refuge du Goûter (3835 m), au pied du Mont Blanc.

« Là-bas, on dormait deux heures par nuit, pour servir le petit-déjeuner à tous les alpinistes qui partaient en ascension très tôt. On avait l’impression d’avoir la gueule de bois tous les matins. » Selon Roger Bresson, le père de Nadine, ils avaient perdu plusieurs kilos à cette époque. Un rythme de vie qui a pesé dans la balance pour leur faire choisir un refuge moins haut.

« Où est-ce qu’on recharge nos portables ? »

Aujourd’hui, leurs filles ont 22 et 24 ans, mais quand ils ont commencé le gardiennage, elles avaient 9 et 11 ans. Claude montait seul au printemps, puis l’été, Nadine le rejoignait avec les deux filles. « Ça n’a pas vraiment posé de problème. Elles aimaient bien vivre au refuge », explique Nadine. D’ailleurs, chacune de leur côté, elles ont perpétué le mode de vie familial en travaillant dans des abris similaires en tant que saisonnières plusieurs étés.

 

Du réseau humain

En 2011, Claude et Nadine s’installent à la Pra. Le public est plus varié, les randonneurs parfois peu expérimentés. Le refuge, bien équipé. Des prises électriques jonchent tous les angles de la salle principale. « Quand on reçoit des publics scolaires, ou des personnes peu habituées à la montagne, la première chose qu’ils nous demandent, c’est : « où est-ce qu’on recharge nos portables ? » », raconte Nadine.

Le réseau ? C’est une autre question. « Ca dépend des opérateurs. On indique aux gens que dans la salle, c’est plutôt SFR, Orange sur la terrasse, Bouygues en contrebas, etc. » Mais même avec l’évolution des technologies, gardien de refuge, c’est un métier solitaire. « Au final, s’il y a un problème, on est seuls. Un été, on a eu 40 cm de neige, les troupeaux de moutons et nos ânes n’avaient plus d’herbe pour manger, alors on a dû redescendre sur la neige avec toutes les bêtes », se souvient Nadine.

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Dans le bâtiment de gauche, il y a 75 couchages. A droite, la cuisine, la salle commune et le logement des gardiens.

Elle marque une pause pour accueillir les demandes des clients depuis la fenêtre de la cuisine. « Une verre de vin, s’il vous plaît ». L’ardoise indique 3 euros pour un verre de Côte du Rhône. Ce n’est pas excessif compte tenu de la difficulté à acheminer les provisions. Le randonneur s’en accommode.

« On ne fait pas ça pour devenir riche »

« Ça va, on se tire un SMIC, confie Nadine, mais on bosse au moins 16 heures par jour. Et en tant qu’indépendants, on ne cotise presque rien pour notre retraite. C’est sûr qu’on ne fait pas ça pour devenir riche. » Pour assurer leurs arrières, le couple retape des petits logements dans la vallée le reste de l’année. Avant de devenir gardien de refuge, Claude et Nadine tenaient une chambre d’hôte à Saint-Etienne-de-Crossey. Aujourd’hui, ils accueillent toujours les voyageurs, mais 2000 m plus haut. Ils donnent beaucoup d’amour à leur refuge.

Il est 16 heures. L’heure de redescendre. Le col, le lac, les conduites forcées, la forêt, la voiture, le parking… Les paysages défilent en sens inverse. En 1 h 30, le parking de Pré Raymond est atteint. Retour à la ville. Pour Claude et Nadine, le vrai retour sera fin septembre. D’ici là, ils vont devoir faire preuve d’endurance.

Maëlle LE DRU (texte et photos)

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