Patrick Piovesan, un chat noir sur les sentiers glissants. Portrait d’un CRS secouriste en montagne.

Après trente-deux ans dans la police, dont vingt-huit à la CRS 47 des Alpes pour le secours en montagne, Patrick Piovesan a pris sa retraite l’année dernière. Il se souvient de chacune de ses interventions dans les moindres détails. Un métier grisant qui lui manque un peu chaque jour.

Depuis son balcon sur les hauteurs de Voiron, Patrick Piovesan scrute les Alpes à l’horizon. À 55 ans, il aurait pu continuer sa carrière de CRS secouriste en montagne après l’âge légal de départ en retraite, mais son corps n’était plus au sommet de sa forme. Les traits tirés de son visage témoignent de la dureté physique de ce qu’il a dû endurer. Montre GPS au poignet, vêtement technique sur le dos et chaussures de randonnée aux pieds, c’est comme s’il se tenait prêt à un nouvel appel d’urgence. Comme avant.

Portrait Piovaisan
2017 – Sur son balcon qui lui offre une vue imprenable sur les montagnes.

La montagne, ça vous gagne !

C’est comme si les massifs l’avaient toujours appelé. Né en 1962 en région parisienne de parents italiens, sa famille déménage l’année suivante à Grenoble. Il suit sa scolarité à Saint-Martin-d’Hères, la commune voisine, jusqu’à passer son DEUG (la licence 2 d’aujourd’hui). Il entre vite dans la peau de l’alpin sportif : « A 10 ans, j’apprenais le ski. A 13 ans, je commençais les compétitions cyclistes. Et je faisais un peu de natation aussi », énumère Patrick.

Son premier rêve, c’était d’être pilote de l’air. Quand il échoue au concours en 1982, il n’en fait pas toute une montagne. Il vise rapidement un autre objectif. Cette année-là, lors de son service militaire dans les Alpes de Haute-Provence, il découvre avec enthousiasme la vie en brigade de montagne. En 84, il intègre l’école de police de Chassieu. Quatre ans plus tard, il fait partie des « 10 % de réussite » aux tests et rejoint la CRS 47 de Grenoble. Le graal. A défaut de piloter des avions, il pilotera des interventions de secours en montagne.


Voler au secours des autres

Pendant vingt-huit ans, Patrick est intervenu sur les quatre massifs du département isérois avec les vingt-deux collègues de sa compagnie : le Vercors, la Chartreuse, Belledonne et l’Oisans. « 80 % de nos interventions, c’était pour des accidents de randonnée en moyenne montagne. En haute-montagne, les problèmes sont souvent plus graves mais moins récurrents. Le public n’est pas le même. En moyenne montagne, il y a beaucoup de novices », détaille-t-il, en jouant avec son piercing à l’oreille droite.

 

L’été, dans les stations comme aux Deux-Alpes, il comptait au moins un accident de VTT par jour. « En tout cas, voler en hélico au dessus du sommet de la Meije, à 3 800 m, c’est le meilleur tour de manège au monde ! », s’exclame-t-il, comme s’il revivait la scène.

Treuillage avec victime 96
2014 – Récupération d’un randonneur bloqué sur une vire rocheuse par hélitreuillage

Mais les sauvetages ne sont pas toujours comme dans les films : « On n’utilisait pas l’hélico à chaque fois. Souvent, on était à ski de rando ou à pied et on devait marcher pendant plusieurs heures jusqu’à la zone d’intervention. »

Ces dernières années, l’option géolocalisation sur les téléphones portables leur a grandement facilité la tâche. Sur place, Patrick assistait le médecin accompagnant dans les gestes de premiers secours. Parfois, Patrick se souvient être intervenu pour rien. « Les personnes avaient surestimé la situation. Enfin, c’est mieux dans ce sens-là. » D’autres fois, l’accident était bien plus grave qu’annoncé au téléphone.

« Il fallait être solide… »

Dans la CRS 47, Patrick n’a jamais connu de femmes. Celles qui font ce boulot en France, il les compte sur les doigts d’une main. « Pour pouvoir porter une personne sur plusieurs kilomètres, en pleine nuit, il fallait être solide. » Une semaine sur deux, la compagnie était déchargée des interventions pour s’entraîner.

Course à pied, escalade, ski de randonnée, parapente… Pour répondre à toutes les situations, ils devaient être bons dans toutes les disciplines. « Ma hantise les dernières années, c’était de partir quinze jours en vacances et de ne plus avoir de punch en revenant. Alors que les petits jeunes galopaient devant », se rappelle-t-il, une pointe de jalousie dans la voix.

« Plus de 100 jours à récupérer… »

En général, Patrick prenait ses vacances à l’automne. La saison la plus calme pour le secours en montagne. Le reste de l’année, le rythme était variable. Leur base horaire légale, c’est 41,30 heures par semaine, mais ils étaient souvent au-dessus. L’été, ça lui arrivait de faire des semaines de plus de 100 heures. Pendant sept jours.

En général, il récupérait les deux jours suivants. « Certains de mes collègues avaient plus de cent jours à récupérer chaque année. » Les jours, plus rares, où ils n’avaient pas d’intervention, Patrick pouvait se dorer au soleil. Toujours en restant sur le qui-vive.

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1990 – Entraînement sur le pilier Tobey en Chartreuse.

Vingt deux collègues de perdus

Patrick n’a pas sa langue dans la poche. Longtemps syndiqué, il a lutté pour que sa profession obtienne une prime de risque. « On a les mêmes salaires que la police de base alors qu’on devrait avoir un statut de spécialiste. Le RAID a bien une prime. » Et par « risque », il sait de quoi il parle. L’année où il est entré à la CRS 47, il y a eu trois morts dans la compagnie. En 28 ans de carrière, il a perdu vingt-deux de ses collègues. Soit une compagnie complète. « On sait à quoi on s’engage quand on fait ce métier, mais y’a des jours où on se pose des questions. »

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2015 – Secours à la Meije.

 

Le risque, c’est aussi ce qu’il aimait dans le métier. « L’adrénaline du quotidien ». Dans une certaine limite. En 1994, il est lui-même victime d’un crash en hélico. Il n’en revient toujours pas d’en être sorti indemne : « Notre engin, l’Alouette 3, s’apprêtait à se poser sur le plateau du Vercors. On n’avait pas vu qu’un tendeur avait lâché et que l’un des patins de glisse sous l’appareil s’était mis à la verticale. On a fait plusieurs tonneaux, puis une partie de la machine s’est disloquée… »

Face au peu de reconnaissance de son administration, Patrick a rendu sa carte de syndiqué il y a dix ans. Ecoeuré. C’est aussi ce qui l’a conduit à ne pas poursuivre le job après l’âge légal.

Accident secours Vercors 1994 4
1994 – L’Alouette 3 couché sur le côté.


Des vraies « zones de guerres »

Ce qui méritait aussi une prime pour Patrick, c’était les horreurs auxquelles ils étaient parfois confrontés. La plupart des interventions se déroulaient sans encombres, mais certaines, « c’étaient des vraies zones de guerres ». Des images resurgissent dans son cerveau. Il se souvient de ces opérations où il arrivait trop tard. « Une fois, à la Bérarde, j’ai dû aller ramasser le corps d’une femme tombée d’un rocher.  Elle était entière. Parfois, on devait aller chercher les morceaux… »

Il repense aussi à l’avalanche des Orres qui a coûté la vie à onze enfants en 1998. « Récupérer des enfants, c’est ce que j’avais le plus de mal à faire. Ça me faisait penser aux miens à qui ça aurait pu arriver… » Et puis, il faut parfois gérer les proches. « Face à l’incompréhension, ils avaient besoin de parler avec nous qui étions les premiers témoins. »

« Si tu ne prends pas du recul dans ce métier, tu ne tiens pas ! »

Au début, Patrick était souvent en état de choc. Avec les années, il a été forcé de se blinder. « Faut pas être sensible. Si tu ne prends pas de recul dans ce métier, tu tiens pas. » D’ailleurs, il se souvient d’un jeune CRS qui avait rendu son écusson quelques années plus tôt.

En Isère, plus de cinquante personnes se tuent en montagne chaque année. « Au moins, aujourd’hui on parle de ces drames entre nous. Avant, c’était tais-toi et marche ! » Et il y a des jours où il était soulagé de se décharger. « Les médias nous encensent, mais la réalité est bien plus crue. On n’est pas des surhommes… »

DZ la Bérarde départ pour secours 24
2000 – Départ pour un secours dans l’Oisans depuis la Bérarde.

 

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1997 – Treuillage de la civière Puiguilem.

En 2012, Patrick a suivi six mois de formation pour devenir officier de police judiciaire. Depuis, il peut procéder à l’autopsie des corps et traiter directement avec le Parquet. « C’était frustrant de faire toutes les étapes et de laisser la suite aux gendarmes. »

Toute une organisation familiale

Patrick n’est jamais monté en grade. Sans regrets. Pour cela, il fallait être prêt à bouger. Sa vie de famille a primé. Après une première union, il se remarie, en 2001, avec Laurence, infirmière à l’hôpital de Voiron. Ils s’installent à Montferrat. Chaque jour, Patrick fait 90 km de voiture pour se rendre à Grenoble. Sauf les semaines avec beaucoup d’interventions où il reste à la caserne passer la nuit.

« Parfois quelques loupés »

Entre Laurence et lui, ils ont cinq enfants. Deux à elle, trois à lui. « Avec mon épouse, nous étions très organisés. Il y a eu parfois quelques loupés, mais dans l’ensemble on a bien géré avec nos vies professionnelles. » Pour autant, les vacances scolaires, c’était jamais tous ensemble. A ces moments-là, Patrick était réquisitionné pour secourir les enfants des autres. Aujourd’hui, ses filles, 19 et 24 ans, vivent en Savoie tandis que son fils de 28 ans travaille en Australie. Depuis 2015, Patrick et Laurence ont emménagé à Voiron. Au pied du massif de Chartreuse.


CRS, un écusson pas toujours facile à porter

Patrick est conscient qu’il n’est pas simple pour Monsieur Tout-le-Monde de s’y retrouver entre les différents corps de sécurité. Il explique : « Pour le secours en montagne, il y a la police par les CRS (Compagnies républicaines de sécurité) et la gendarmerie par les PGHM (Pelotons de gendarmerie de haute-montagne). »

Patrick se souvient de certaines réactions de rejet à la vue de son écusson CRS: « Les gens pensent qu’on va sortir une matraque comme dans les manifs qui tournent mal. Une fois, un prof m’a dit qu’il préférait traiter avec un gendarme parce que les CRS ça n’était pas son truc. » Chaque remarque lui va droit au cœur. « Les gendarmes ont une aura, mais nous on ne comprend pas bien notre rôle. »

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1995 – Secours au Mont-Aiguille.

À la caserne, Patrick était souvent sollicité pour rédiger les discours de départ en retraite de ses copains. Alors à son propre départ, ses amis lui ont conseillé de se lancer dans l’écriture d’un bouquin. Pour faire connaître sa profession et « sortir de ces clichés ». L’exercice l’a occupé les six premiers mois de sa retraite. Il y raconte des anecdotes sur plus de 600 missions de sauvetage qu’il a menés.

Cet ouvrage lui permet aussi de rendre hommage aux familles de ses amis disparus. Il voulait l’intituler Un chat noir sur les sentiers glissants mais son éditeur l’a renommé plus sobrement : 28 ans de secours en montagne à la CRS des Alpes. Plus vendeur. Le « chat noir », c’était son surnom dans la compagnie : « J’attirais les galères mais je retombais toujours sur mes pattes. »

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2007 – Treuillage secouriste avec brancard.


Une rupture (presque) sentimentale

Début 2016, Patrick a posé son sac de CRS et endossé celui de retraité. « La veille, j’étais en intervention. Le lendemain, c’était fini ! » Il digère mal la « rupture ». Pendant trente ans, il ne s’était jamais mis en congé maladie et ne partait en vacances jamais plus de deux semaines. Alors maintenant, le temps libre l’étourdit. Même un an après son départ ! « Quand je travaillais, mes interventions servaient à quelque chose. »

« On a vécu les pires galères »

Mais forcément, à la retraite, l’utilité est une notion plus relative. Et puis, il y a la perte de lien social, la solitude. « Pendant près de 30 ans, on a vécu les pires galères avec les copains de la compagnie. J’en revois toujours certains, mais ce n’est plus pareil. »

Retour secours avec Serge 75
Juillet 2015 – Retour d’un secours avec Serge. Dernier été à la CRS 47.

Patrick trouve le temps long. Il a bien essayé de devenir réserviste, mais on n’avait apparemment pas besoin de lui. Pour s’occuper, et compléter sa « petite retraite », il a pris un job à mi-temps à la pharmacie de la clinique de Chartreuse à Voiron. Le reste du temps, il sillonne les montagnes à vélo ou à pied. Au détour d’un sentier, il pourrait être bien utile à une personne en danger.

Texte – Maëlle LE DRU
Photos – Patrick PIOVESAN

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9 réflexions au sujet de « Patrick Piovesan, un chat noir sur les sentiers glissants. Portrait d’un CRS secouriste en montagne. »

  1. Super Collègue de travail, que » j’ai eu souvent au bout du câble » , on a connu bien des galères parfois, mais toujours bien sortis ….le « boulot nous manque, les copains nous manquent, l’adrénaline nous manque…….c’est une autre vie maintenant
    mais pleines de « grands souvenirs de secours »….
    Crs Gendarmes et secouristes sont tous comme des frères d’armes…..
    Vincent ( Pilote de Dragon de 91 à 2013)

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    1. Merci Vincent, ça me touche beaucoup !
      Je garde d’excellents souvenirs de nos missions et ce fut un régal de travailler avec toi; quelques galères effectivement mais nous sommes toujours là!
      C’est un très beau métier que celui d’acteur du secours en montagne, pilotes, médecins et sauveteurs.
      A plus le ‘rital’ et forzza!
      Pio

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