Chahut à la pose du chalut. 24 h avec des marins-pêcheurs du Grau-du-Roi.

Toute l’année, les marins-pêcheurs du chalutier Marinette-Guy, basé au Grau-du-Roi, sillonnent les côtes languedociennes à la recherche de poissons et de crustacés. Leurs gestes sont répétitifs, mais de nombreux éléments viennent rompre la monotonie de leur labeur.

Mercredi 29 mars 2017.
Visibilité : bonne. Mer : belle à peu agitée. Vent : 3 à 4 noeuds, secteur Nord.

2 h 45 du matin. Port du Grau-du-Roi. Le moteur du chalutier Marinette-Guy résonne dans le port à l’allumage. Thibaut, son capitaine, vient de monter à bord. GPS, ordinateurs, radars à poissons, VHF sur le canal 73… il réveille un à un les appareils de bord. Les deux matelots, tous les deux prénommés Fred, vérifient le niveau d’huile du moteur et le carburant. Rien ne doit être laissé au hasard. Ils ne reviendront pas à terre avant 17 h ce soir.

3 h. Le bateau de 25 m de long quitte le port. Thibaut, la voix encore somnolente, appelle un ami marin-pêcheur pour rattraper les résultats du match France-Espagne de la veille devant lequel il s’était endormi. Chez lui, c’est rare qu’il regarde un programme télé jusqu’au bout.

« En général, il y a du respect sur l’eau. »

Il vérifie sur son traceur quelle direction prennent les autres chalutiers. «On ne va pas aller se coller à eux. Aujourd’hui, les conditions sont bonnes, on va faire route vers Fos-sur-Mer. » L’un d’eux s’apprête à poser son chalut à proximité. Il prévient le Marinette-Guy à la VHF. Thibaut apprécie la démarche. « En général, il y a du respect sur l’eau. Même si des fois certains font n’importe quoi ».

4 h 15. Le radar indique que la bande des 3 milles nautiques a été dépassée. Le chalutier se trouve à plus de 5,5 kilomètres des côtes. 60 m de profondeur au sondeur. La pêche va pouvoir commencer. Comme à l’accoutumée, Fred junior (31 ans) taquine son aîné (51 ans). Mais celui-ci n’est pas encore d’humeur. Habitant Sète, il a dû se lever à 1 h du matin pour faire la route. Thibaut baisse les gaz.

Pendant la période de chalutage, le bateau réduit sa vitesse de moitié. Puis, il descend pour actionner le levier de descente du filet. Les deux équipiers accompagnent l’opération. De temps en temps, ils placent des flotteurs le long du chalut. La manœuvre se termine par la mise à l’eau des deux grands panneaux latéraux qui permettent de maintenir le filet écarté au fond. Pas besoin de donner d’ordre, tout est bien rôdé. Leurs gestes sont identiques depuis des années.

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Le filet doit être accompagné tout au long de sa descente en étendant les mailles.

4 h 30. Cet enchaînement, ils le répèteront deux autres fois dans la journée. En attendant, ils ont environ trois heures de répit devant eux. Les deux Fred vont dormir dans la cabine du bas. Le bruit du moteur dans la salle voisine, il ne l’entendent même plus. La tête vers l’avant du bateau pour ne pas être malade.

Thibaut, lui, allume la télé qui trône au-dessus des appareils de bord. Il ne dort que d’un œil. A seulement 31 ans, il a pris la suite de son père Philippe désormais à la retraite. «  Je fais des petites siestes de 15 minutes grâce au pilote automatique. J’ai le sommeil très léger. » Protecteur, il veille sur le bateau et son équipage.

« C’est un peu la loterie »

8 h. L’équipage sort de sa torpeur. Un café. Une brioche. Un deuxième café. Et rendez-vous sur le pont pour la levée du filet. Il mesure près de 80 m de long. Fred senior est maintenant le premier à taquiner son homonyme. Il lui lance des petites sardines qui tombent des mailles au fur et à mesure que le chalut remonte. Thibaut s’en réjouit : « Heureusement qu’il y a une bonne ambiance, sinon les journées seraient vraiment longues. »

Pour terminer l’opération, un treuil vient porter la prise jusqu’à l’espace clôturé à l’arrière du navire. Le filet s’ouvre. Les poulpes étirent leurs tentacules. Les soles frétillent. En vain. « C’est un peu la loterie, explique Fred senior, on ne sait jamais ce qu’on va découvrir. » Au milieu de la routine, c’est un des rares moments de surprise. Thibaut est dubitatif. « Ce n’est pas une très bonne pêche. Le filet peut contenir deux fois ça. »

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Thibaut actionne la descente du filet. Il surveille le bon déroulement cette opération délicate.
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Les poissons sont encerclés par des planches en bois pour qu’ils ne se dispersent pas.

8 h 45. L’équipage renvoie immédiatement le filet vidé au fond de l’eau. Les deux Fred peuvent maintenant s’occuper du butin. Première étape : mettre les pieuvres dans un grand bac. Sinon, elles se font la malle. Ensuite, installer la table de tri. Fred junior pioche dans le tas de poissons avec sa pelle. Sur le bateau, les tâches sont hiérarchisées. C’est au plus jeune de s’occuper des plus difficiles.

« On trie tout… »

Le tri commence. Chaque poisson a son bac administré. Les dorades, les escargots de mer, les grondins valsent. Quand ils sont trop petits, ils sont rejetés à la mer. Les mouettes tentent de les arracher au vol, en piaillant plus fort que de raison. Quand une bouteille en plastique s’invite sur la table, ils la mettent de côté. « On trie tout. La mer c’est notre vie, on la respecte », s’exclame Thibaut.

Pourtant, quand ce sont des déchets plus petits, ils les jettent à la mer avec le reste. Machinalement. Quand tout est trié, conditionné et rangé dans le frigo, Fred senior passe le jet d’eau. « On fait attention à l’hygiène. Et c’est plus agréable de travailler dans la propreté. »

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Les pieuvres se différencient des poulpes par leurs deux rangées de tentacules.

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Au moins la moitié de la pêche est constituée de coquillages et de cailloux dragués au fond.

10 h. Entre le labeur, la journée est entrecoupée de longues pauses. Chacun vaque à ses occupations. Ils vont s’installer à l’intérieur. Admirer la mer, c’est bon pour les touristes. Des dauphins, ils en voient tous les jours. Dans la cabine du capitaine, Fred junior essaye tous les jeux de son smartphone.

Thibaut est calé dans son fauteuil. Il blague avec ses collègues à la radio. La cabine est spacieuse, la navigation facilitée par les appareils modernes. Fred senior préfère se poser devant la télé de la salle de l’équipage, sa cigarette électronique au bec. Il rattrape les programmes de la veille. Comme pour garder un lien avec la réalité.

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Du haut de sa cabine, Thibaut a une vision sur tout le plan d’eau, sans bouger de son fauteuil.
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Cela fait longtemps que la barre à roue n’est plus utilisée. Un « joystick » la remplace.

12 h 30. Pas de côte à l’horizon. C’est l’heure d’un nouveau coup de filet. Chacun à son poste. Fred junior n’est pas très concentré, il regarde ailleurs tandis que le filet qui remonte commence à s’emmêler. Thibaut s’énerve : « Tu vas faire attention oui ? » Le matelot refocalise son attention, penaud. Cette fois-ci, un turbot, des maquereaux et des vives frétillent sur le pont. Plus de variété, mais une quantité encore insuffisante selon Thibaut.

« Et moi j’ai fait Maths sup’ ! »

Pourtant, le soir à la criée, c’est en fonction de ces deux critères qu’ils seront payés. 55 % pour le capitaine, 45 % pour l’équipage. Et parmi ces 55 %, il faut payer le carburant. Un poste de dépense non négligeable puisque le bateau consomme près de 2000 litres de diesel par jour. Le soleil commence à taper. La cacophonie des mouettes ne suffit pas à couvrir le bavardage des deux Fred. Ils se chamaillent pour savoir lequel d’entre eux a obtenu le plus de diplômes scolaires. « Moi, j’ai mon Certificat d’initiation nautique » lance Fred junior, fièrement. « Oui, et moi j’ai fait Maths sup’ ! », ironise Fred senior.

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Le filet est très fragile. Chaque semaine, l’équipage doit faire des réparations dessus.
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Les poulpes tentent de s’échapper discrètement, mais ils ne vont jamais bien loin.

14 h. Après une bonne heure de tri, l’équipage peut enfin aller manger un morceau. L’heure de grâce pour le doyen. Fred junior, lui, s’en contrefiche. Aujourd’hui, il n’a pas prévu de repas. Il n’a pas faim. L’odeur de poisson y est peut-être pour quelque chose.

16 h. Les immeubles carrés de la Grande Motte se dessinent au loin. Les marins relèvent le filet pour la troisième fois tandis que le chalutier fait cap vers le Grau-du-Roi. La pêche n’est pas meilleure que les deux autres. « Tant pis, il y a des jours comme ça », philosophe Thibaut, l’air lointain.

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Entre les poissons, un paquet de tabac à rouler détonne. Il repartira à la mer avec les restes.
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La rascasse sert à fabriquer la soupe de poissons que l’on trouve partout en Méditerranée.

17 h. Le Marinette-Guy fait son entrée dans le port. Comme chaque jour, le père de Thibaut est sur le ponton pour les aider. Le bateau s’amarre au ponton. Les deux Fred terminent de conditionner les caisses de poissons tandis qu’un petit camion vient chercher la marchandise. Direction la criée pour vendre le tout au prix du marché. Certains de leurs poissons voyageront toute la nuit vers l’Espagne ou l’Italie. Tandis que d’autres arriveront par camions compléter les frigos des restaurants du Grau-du-Roi…

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Tous les chalutiers rentrent en fin d’après-midi pour la criée.
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Avant de partir, l’équipage astique le bateau jusqu’à ce qu’il brille.

18 h. Le bateau est prêt à être déserté. « A demain » lance Fred junior à ses compères. Son aîné reprend la route de Sète. Rebelote demain matin, même endroit, même heure. Ce rythme, ils le tiennent du lundi au vendredi. Le samedi matin, ils reviennent sur le bateau pour l’entretien. Thibaut rentre rejoindre sa femme et son fils de 2 ans. Rincé, mais la mine satisfaite, il lance : « J’espère continuer à faire ce métier toute ma vie ».

Maëlle Le Dru (texte et photos)

4 réflexions au sujet de « Chahut à la pose du chalut. 24 h avec des marins-pêcheurs du Grau-du-Roi. »

  1. Superbe reportage, texte et photos ! Et on y retrouve ton gout de la mer.
    Une remarque de puriste : C’est la « barre à roue » qui n’est plus utilisée, heureusement que l’on continue à utiliser le gouvernail…

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